Un homme, une équipe

Jean-Paul Nicolaï, un économiste au service d’un Etat stratège

le 03/10/2013 L'AGEFI Hebdo

Son département Economie-Finances doit, au sein du nouveau Commissariat général à la stratégie et à la prospective, élaborer le plan « La France dans 10 ans ».

Piloter la France comme une entreprise. Cela pourrait être une forme de conseil au gouvernement du Centre d'analyse stratégique (CAS), devenu au printemps le Commissariat général à la stratégie et à la prospective (CGSP), dont Jean-Paul Nicolaï dirige depuis deux ans le département Economie-Finances*. « Une expérience passionnante, utile », résume ce polytechnicien dont l’intérêt pour l’économie a toujours été « une évidence : j’étais féru d’optimisation convexe, qui est à la base de la microéconomie », dit-il en souriant. Diplômes de maths et sciences éco l’amènent aux études économiques, d’abord chez EDF, puis à la Caisse des dépôts et consignations (CDC) avec Patrick Artus. « Un bon apprentissage de la macroéconomie et des marchés financiers, même si le sujet était alors encore nouveau. » Une étape, « naturelle », comme stratégiste chez Indosuez le convertit à une analyse pragmatique, et innovante en certains points. Il passe « de la théorie à la pratique » en 1996, comme directeur des investissements chez Legal & General, puis chez Ecureuil Gestion, où il découvre la gestion et l’épargne.

En 2000, il travaille au lancement d’une société de gestion pour des groupes de la grande distribution. Le projet n’avance pas, et il rejoint une société de conseil spécialisée dans les risques et la finance. « J’ai eu beaucoup de satisfaction à faire grandir cette PME et son offre à l’international », indique-t-il. Ces développements (jusqu’à 140 consultants) étaient indispensables pour gagner des référencements dans cette période de rationalisation du conseil dans les institutions financières… En 2010, l’actionnaire-fondateur d’OTC Conseil, qui lui avait laissé carte blanche jusque-là, reprend la main. Un ami estime que son profil d’économiste-financier-entrepreneur peut intéresser l’Etat, et l’oriente vers le Centre d’analyse stratégique.

Indépendance utile

Ce dernier s’attache alors à redorer son blason d’ancien Commissariat général au Plan (de 1946 à 2006), en animant le débat public sur de nombreux thèmes. Le décret du 22 avril 2013 va justement le « renouveler » et faire du CGSP un véritable lieu d’échange et de concertation au service du pouvoir politique, sous la direction de Jean Pisani-Ferry (ex-Bruegel). Pour l’équipe de douze personnes (dont neuf économistes) animée par Jean-Paul Nicolaï, il s’agit toujours de faire le lien avec la recherche, de réaliser ou coordonner diverses études à la demande du Premier ministre, mais dorénavant sur des sujets prioritaires en rapport avec l’action politique. « C’est plus complexe, mais aussi plus intéressant de se dire que nos travaux sont en prise directe avec l'agenda économique et social du gouvernement », explique Christel Gilles, chargée de mission sur les questions de compétitivité et d'emploi. La ligne éditoriale devient indépendante, « crédibilisant notre prise de parole, désormais aussi plus réactive, sur des sujets ‘court terme’ tout en restant force de réflexion sur des sujets à ‘moyen et long terme’ », poursuit Jean-Paul Nicolaï, faisant le parallèle avec la recherche bancaire.

Depuis des années, l’équipe trouve une stimulation dans un environnement de travail « très contraint : avec d’un côté des administrations centrales dont le rôle naturel est d’appuyer la décision des ministres, et de l’autre une recherche déjà très riche sur nos sujets ». Sur ce deuxième point, l’équipe met un point d’honneur à ne pas se laisser piéger par une forme de pensée unique. Par exemple sur la taxe sur les transactions financières où ses recommandations, qui s’écartent des publications académiques comme des diagnostics officiels, proviennent d’une connaissance pratique des marchés et des produits. Pour valider la rigueur et les orientations scientifiques de ses études, l’équipe s’appuie aussi sur différents conseils comme Alain Trannoy, professeur à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) et Aix-Marseille School of Economics (AMSE), qui essaie « effectivement d’éviter tout idée préconçue, même si l’économie est fondamentalement ‘politique’ malgré tous les efforts pour rendre la discipline objective », dit-il.

Aider le pouvoir politique

Au sujet des relations avec l’administration, le CGSP s’est vu attribuer une mission d’évaluation nouvelle, par exemple via le Comité de suivi du CICE (Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi). Autre nouveauté par rapport à ses missions d’expertise et de prospective : l’organisation de concertations. « Nous avons ainsi été mobilisés dans l’urgence cet été sur le programme ‘La France dans 10 ans’ : contrairement à d’autres exercices de ce type, nous devrons présenter rapidement un rapport, avant la fin de l’année », confie Jean-Paul Nicolaï, enthousiaste face à cet ambitieux défi. L’expérience et le dynamisme des équipes du CGSP ont permis de rassembler très vite diagnostics et constats pour fixer cinq axes de travail : le modèle productif ; le «vivre ensemble» ; le modèle social ; l’Europe ; la soutenabilité de la croissance. S’ensuivront trois consultations sur les grandes options possibles aux niveaux national et régional (auprès des partenaires sociaux, parties prenantes de la société civile et experts), ainsi qu’à un niveau plus local avec un effort pour sonder des personnes n’ayant habituellement pas voix au chapitre. « Notre travail consiste à aider le pouvoir politique à se poser les bonnes questions », souligne l’un des plus anciens chargés de mission, Mahdi Ben-Jelloul, comme sur une amélioration de sa capacité à prendre des engagements crédibles et à proposer des prévisions réalistes.

« Le fait d’être ainsi mobilisés sur des sujets plus ‘chauds’ nous apprend à encore mieux travailler ensemble malgré nos diversités de profils (macro/micro, chercheurs/administratifs…), et de manière transversale avec les autres départements du Commissariat », précise Claire Bernard, autre chargée de mission, qui s’est notamment penchée sur l’entrepreneuriat féminin et la « silver économie ». « J’essaie de transmettre mon expérience sur ces sujets », complète Jean-Paul Nicolaï, qui tente aussi de faire passer, en interne comme auprès des politiques, une vision plus dynamique du pilotage, notamment en matière de risques. « Selon la nature des chocs que subit notre économie, il faudrait avoir recours à des dispositifs différents, en matière d’emploi par exemple. Il conviendrait également de mieux mesurer les vulnérabilités socio-économiques et d’anticiper, au travers de scénarios limites, les actions à prendre dès aujourd’hui pour les réduire… Voilà des raisonnements d’entreprise qui pourraient compléter les principes de l’action publique », conclut-il. 

*Le CGSP compte 4 départements (Economie-Finances, Travail-Emploi, Questions sociales, Développement durable) et travaille en réseau avec 8 autres organismes à compétences sectorielles.

L'ÉQUIPE

Marie-Françoise Le Guilly,chargée de mission

Christel Gilles,chargée de mission

Rémi Lallement,chargé de mission

Jean-Paul Nicolaï,directeur du département

Patricia Germain,assistante du directeur

Mouhamadou Sy,chargé de mission

Claire Bernard, chargée de mission

Marie-Ange Guimelli,secrétaire administratif

Mahdi Ben Jelloul, chargé de mission

Alain Trannoy, conseiller scientifique

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