J’ai deux amours, la finance et Paris

le 19/05/2011 L'AGEFI Hebdo

Si les jeunes diplômés continuent en majorité à rêver d’une expérience à l’étranger, leurs aînés redécouvrent les vertus de la place parisienne.

Les professionnels français de la finance s’exportent bien, c’est sûr. « Ils ont toujours été surreprésentés dans les postes à responsabilités, de Hong Kong à New York, constate Jean-Paul Brette, directeur général du cabinet de recrutement Hudson. Cela tient à la qualité des formations (grandes écoles d’ingénieurs et de commerce, Dauphine, ParisTech, Paris VI et le master de Nicole El Karoui), notamment en termes de mathématiques et de modélisation. » Un constat que confirme Philippe Altuzarra, responsable de Goldman Sachs dans l’Hexagone : « Les Français excellent souvent dans les banques anglo-saxonnes. Pour n’en citer que quelques-uns chez nous : pour la zone Europe, Moyen-Orient Afrique, Yoel Zaoui dirige les activités de banque d’affaires, Hughes Lepic, celles de ‘private equity’. Isabelle Ealet, pour sa part, dirige toutes les activités de ‘trading’ de matières premières au niveau mondial. »

Mais l’image de la France et de ses banques est sortie renforcée par la crise. « Le risque de précarité a toujours existé, mais c’est la faillite de Lehman Brothers qui a ouvert les yeux des salariés des banques anglo-saxonnes, explique Jean-Paul Brette. Ils ont pris conscience que même leur formation ou leur expérience ne les protégeaient pas. La prise en compte de ce risque vient contrebalancer la rémunération plus attractive que l’on peut avoir à Londres ou New York. » En outre, d’un point de vue fiscal, « Paris est même devenu plus attractif que Londres, relève Arnaud de Bresson, délégué général de Paris Europlace. La mise en place du régime des cadres impatriés permet dorénavant de faire bénéficier d’allègements fiscaux les cadres étrangers qui viennent exercer leur activité sur la place de Paris, comme les Français qui reviennent travailler en France après une absence d’au moins cinq ans ». C’est, avec la qualité de vie reconnue à la France, un atout important. Mais ce n’est pas le seul.

Des activités en développement

« Les activités actions et dérivés actions, la gestion d’actifs, notamment l’épargne longue, le financement de projet, l’assurance et la réassurance, la finance durable sont des secteurs en fort développement », note Arnaud de Bresson. Dans ces domaines, les financiers peuvent trouver un intérêt professionnel à travailler en France. Sorti d’un mastère de l’Essec, Louis S. s’est orienté vers le corporate finance. « Le conseil en fusions-acquisitions est accaparé par des banques implantées localement, et il y a trois beaux acteurs dans l’Hexagone. » Or cet intérêt ne se limite plus aux seuls Français (lire le témoignage de Derek Rushgrove page 62). « Dans nos équipes à Paris, il est bien plus facile que par le passé de faire venir des professionnels qui ne parlent pas français, reconnaît Jean-Luc Bordeyne, responsable des ressources humaines chez BNP Paribas CIB. La langue n’est plus un obstacle. Les écoles françaises attirent aussi des étudiants étrangers, ce qui nous permet de diversifier notre recrutement. » En outre, depuis la crise, un certain nombre de professionnels sont revenus de Londres ou New York et ont créé leur structure à Paris : 700 nouvelles sociétés ont vu le jour dans les cinq dernières années en Ile-de-France dans le secteur financier. Ils sont entre autres attirés par les aides à l’innovation, à l’image d’Arnaud Chrétien (lire son témoignage).

« Paris n’a perdu que 5.000 emplois entre 2007 et 2009 (selon la Fédération bancaire française), alors que Londres a dû renoncer à 94.000 emplois (selon l’Economic Contribution of UK Financial Services 2010) » : des chiffres qu’Arnaud de Bresson a jugé encourageants pour l’attractivité de la place, au cours d’une conférence organisée sur ce thème par eFinancialCareers. C’est un fait : Paris a mieux résisté que Londres ou New York à la dernière crise. Pour autant, cela n’a pas vraiment bouleversé - du moins pour le moment - le rapport de forces entre les deux places européennes concurrentes. Les banques étrangères ont depuis longtemps centralisé leur direction Emea (Europe Moyen-Orient, Afrique) à la City. Les banques étrangères laissent dans l’Hexagone juste ce qu’il faut d’effectifs pour gérer ce marché, ou éventuellement certains pays voisins. « Nous avons en France les activités de taux, d’actions, de banque d’affaires, d’‘asset management’ et de banque privée, ainsi que des fonctions de contrôle, indique Philippe Altuzarra. La France, la Belgique et le Luxembourg (au total une centaine de personnes) forment dans l’organisation interne de Goldman Sachs une zone intégrée. » On est encore toutefois loin des ambitions paneuropéennes de la place de Paris.

Les banques françaises ont néanmoins une approche plus équilibrée, avec un pied de chaque côté de la Manche. « Les équipes travaillant dans les activités de marchés sont réparties entre Paris et Londres, rappelle Ivana Bonnet, DRH de Crédit Agricole CIB. Le responsable de ce pôle passe d’ailleurs trois jours en France et deux jours outre-Manche. » Chez BNP Paribas, historiquement, les activités sur actions sont basées à Paris et les activités de taux à Londres. Néanmoins, la dynamique des embauches se situe hors de France. Chez Société Générale par exemple, si les effectifs de la banque d’investissement étaient, à fin 2010, à 50 % localisés dans l’Hexagone, les embauches ont quant à elles été réalisées, pour près des trois quarts, hors de France et pour près du tiers en Asie-Océanie.

La concurrence entre Paris et Londres ne doit en outre pas faire oublier la montée en puissance des places asiatiques. Les banques françaises n’ont d’autre choix que d’étoffer leurs équipes sur place. « Chez Natixis, ce sont plus de 400 recrutements qui sont prévus à la BFI (banque de financement et d’investissement, NDLR) cette année, confie Cécile Tricon-Bossard, DRH banque de financement et d’investissement chez Natixis. Si près de la moitié de ces recrutements sont prévus en France, une attention particulière est portée à l’Asie. Les effectifs devraient y augmenter de 18 % car nous sommes en train d’y bâtir une plate-forme de marchés de capitaux. »

Avenir asiatique

Et c’est vers cet horizon que les jeunes financiers ou futurs diplômés sont en train de regarder. « Pour les banquiers que j’ai rencontrés à New York, l’avenir est en train de se construire en Asie, remarque Robin Rivaton, président du Club Finance Paris et étudiant à l’ESCP Europe et à Sciences Po, actuellement en stage chez Goldman Sachs. Toutes les activités trop réglementées en Europe et aux Etats-Unis ont vocation à être transférées à Shanghai ou Singapour. » D’ailleurs, Hong Kong, Singapour, Shanghai et Tokyo arrivent juste derrière Londres et New York en termes de compétitivité, dans la dernière étude Global Financial Centres Index, commandée par la City of London Corporation (sponsorisée cette année par le Qatar Financial Centre Authority).

Outre la problématique de l’emploi en lui-même, les financiers, surtout lorsqu’ils sont jeunes, vont à l’étranger car ils sont conscients que travailler dans un environnement cosmopolite est un atout important dans une carrière (lire l’entretien page 61). C’est le cas de Julien Birman. Son diplôme de HEC en poche en 2009, il est aussitôt reparti chez JP Morgan à Londres, une banque au sein de laquelle il avait déjà fait un stage au cours de ses études. « Outre le fait que c’est le plus grand ‘hub’ financier d’Europe, l’attrait de cette place vient aussi de l’environnement très cosmopolite et ouvert dans lequel on évolue », explique cet analyste. Même son de cloche pour Martial V. A 37 ans, ce banquier français est sûr de son choix. Diplômé d’une école de commerce en France et d’un MBA aux Etats-Unis, il a travaillé à New York, puis il est venu à Londres où il exerce dans les fusions-acquisitions depuis un an : « J’y travaille avec des équipes internationales. Je suis depuis longtemps habitué à cette diversité que j’apprécie et je ne me vois pas intégrer une équipe avec une grande majorité de Français. »

C’est sans doute le principal handicap que Paris doit lever : créer un environnement attractif, dynamique, motivant et cosmopolite. Pourtant, de l’aveu général, la capitale française dispose de solides atouts pour cela. « On ne peut pas s’attendre à rétablir en six mois ce que les anglo-saxons ont bâti en vingt ans, conclut Jean-Paul Brette. Mais des initiatives intéressantes ont commencé à être mises en place depuis quelques années. » Paris ne s’est pas fait en un jour.

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