Carrières et Talents

Ces Français qui en croquent pour la pomme

le 14/11/2013 L'AGEFI Hebdo

Paradis des financiers, Wall Street attire plus que jamais les jeunes Français. Mais il n’est plus aussi facile d’y accéder.

Bloomberg

Venir travailler à New York était un rêve pour moi », assène d’emblée Pierre-Emmanuel Perais. Assis dans un minuscule café incrusté entre les tours immenses du « financial district » new-yorkais, cet avocat d’affaires de 26 ans spécialisé dans la finance explique qu’« autour de lui, à Paris, beaucoup de monde en rêvait aussi. Les méthodes de management, les problématiques abordées, les volumes traités, tout cela fait que New York reste un lieu de travail envié ». De fait, en 2012, 7,2 % des jeunes diplômés français d’écoles de commerce et d’ingénieurs ont commencé leur vie professionnelle aux Etats-Unis, selon les statistiques de la Conférence des grandes écoles. Ils étaient 5,5 % l’année précédente.

Une référence

Nombreux sont les financiers français qui ont les mêmes sentiments que ce jeune avocat. Aymeric*, banquier d’affaires dans une institution américaine, plus âgé, ne dit pas autre chose : « J’ai demandé à venir ici parce que je voulais y obtenir ce que l’on trouve plus difficilement en Europe : la notoriété et la taille des 'deals'. » Et puis personne ne s’en cache : Wall Street demeure une référence dans une carrière en finance. « C’est un mythe », sourit Pascal, trader chez Société Générale. Une phrase revient dans la bouche de tous : « Ici, tout est possible ». A en croire, Kyle J. Ramkissoon, fondateur et associé du cabinet de recrutement IJC Partners, spécialisé dans les métiers financiers, ce n’est pas la plus mauvaise période pour s’intéresser à « Big Apple », au contraire. « L’industrie financière est de nouveau en forte croissance », assure-t-il. Les récentes crises qui ont affecté l’Europe depuis 2008 ont eu un impact différent de ce côté de l’Atlantique. « La crise a été très violente mais elle s’est concentrée sur 2008-2009. En Europe, elle est arrivée avec retard et continue à se faire sentir. Ici, le 'business' a rebondi », commente Romain, vendeur de produits dérivés d’une trentaine d’années qui vient tout juste de quitter JPMorgan pour monter sa propre affaire.

Les places sont chères

Pour autant, tout n’est pas rose dans la finance new-yorkaise. Tout d’abord, et c’est une évidence pour tous, les places sont plus chères. Notamment dans les filiales de groupes bancaires français. « Lorsque je suis arrivé, mon stage a débouché sur un premier emploi, raconte un jeune Français désormais en poste dans un hedge fund. A l’époque, c’était le cas pour la plupart des VIE (volontariat international d’entreprise, NDLR). Aujourd’hui, les choses ont changé. A la fin d’un VIE, trouver un poste n’est plus assuré. » Idem pour les contrats d’expatriés, dont les conditions proposées ne sont plus les mêmes. Et comme les contrats, durée de visa oblige, sont généralement de trois ans, c’est à chaque fois une occasion d’en renégocier les termes. Souvent, tout se discute au cas par cas. L’épouse d’un banquier exerçant dans une grande banque tricolore s’inquiète : « Le contrat doit être renouvelé dans trois mois. Et nous devons parler de chaque point. Nous connaissons plusieurs familles qui ont dû changer de quartier car les conditions s’était durcies. » En ligne de mire : les indemnisations liées au logement ou l’école. Car New York est une ville onéreuse. Le loyer d’un appartement d’une pièce à Manhattan ? Au minimum 2.000 dollars. L’école ? 15.000 dollars par an ! Quant aux soins médicaux, mieux vaut bénéficier d’une très bonne assurance. « J’ai dû aller chez le médecin pour un mal de dos. J’en ai eu pour 300 euros. Et je ne parle pas des soins », soupire Estelle, qui travaille depuis six mois chez BNP  Paribas.

Le séisme de 2008 a laissé des traces. Les financiers en poste depuis plusieurs années sont les premiers observateurs du changement qui s’opère dans les bureaux de Wall Street. Notamment dans des activités phares comme le trading. « Le métier que j’exerçais il y a cinq ans n’est plus le même que celui que l’on pratique aujourd’hui, lâche ainsi Frédéric Smajda, ancien responsable du trading de produits dérivés pour Natixis à New York et aujourd’hui à la tête de sa société de conseil Shellstone Group. Avant la crise, mon métier de 'trading' était concentré autour de l’idée de générer de l’alpha. A l’heure actuelle, on est davantage centré sur la gestion du compte client. » « C’est simple, sur cinq personnes que je connais dans le 'trading', quatre ont quitté leur poste dans l’année », renchérit Romain. Arrivé à New York en 2011 et trader dans une banque américaine, Jean-Baptiste dresse un constat semblable : « Sur mon 'desk' de produits dérivés, nous sommes une dizaine de vendeurs et autant de 'traders'. Avant 2008, c’était le double. » Pour beaucoup, le métier de trader est devenu « boring », c’est-à dire ennuyeux. Une manière comme une autre de dire... moins rémunérateur. Le trading pour compte propre a en effet été largement revu à la baisse. Les volumes ne sont plus les mêmes. Et les salaires non plus. Les tendances concernant les bonus parlent d’elles-mêmes : « Les bonus versés au titre de l’année 2012 par rapport à 2011 ont baissé de 36 % aux Etats-Unis et de 18 % sur l’ensemble des trois marchés Europe-Etats-Unis-Asie », rappelle un recruteur. Enfin, contrairement à ce que l’on imagine, la fiscalité n’est pas neutre. « Lorsque j’étais chez JPMorgan, 47,5 % de mon salaire était prélevé à la source. Et honnêtement, quand on regarde autour de soi, on se demande où passe cet argent : les routes sont mauvaises, le métro, je n’en parle pas. Et il n’y a pas d’assurance santé », grince Romain. Certains, quelque peu ironiques, ont la réponse : « On est Français mais on finance l’armée des Etats-Unis ». Ceux qui sont employés dans des banques françaises ne sont pas plus satisfaits de leurs émoluments. Elles sont en effet réputées pour offrir des rémunérations fixes, et des primes variables, nettement moins généreuses que leurs concurrentes américaines telles Goldman Sachs ou Morgan Stanley.

Régulation

Par ailleurs, une autre révolution est en marche, liée au poids croissant de la réglementation. « La priorité désormais, c’est le contrôle des risques, l’application des nouvelles régulations, la conformité », relève Frédéric Smadja. « Si le marché repart, il est désormais différent, ajoute Kyle J. Ramkissoon. Par exemple, mes clients cherchent des personnes pouvant les aider à comprendre ce que les institutions gouvernementales recherchent réellement. Typiquement des personnes ayant travaillé pour la SEC (Securities and Exchange Commission) ou la Finra (Financial Industry Regulatory Authority). » Pour les Américains, cela ne change rien. Pour les autres nationalités en revanche, c’est une autre histoire. « Dans ces métiers liés au droit ou à la conformité, les Américains ont peu d’intérêt à embaucher des étrangers, souligne Pierre-Emmanuel Perais. Si je suis à New York, c’est uniquement parce que j’exerce au sein d’un cabinet américain qui veut me donner une culture maison. C’est un passage temporaire. » Or ce sont traditionnellement dans les métiers purement financiers (trading, structuration, analyse quantitative…) que les Français étaient - et sont toujours - reconnus.

« Il y deux écoles françaises notoires dans les métiers de marché aux Etats-Unis : Polytechnique et Centrale », glisse un Français en poste, avant de rectifier dans un sourire : « Non, en fait, il y en a trois. Il y a aussi la Sorbonne. Mais c’est surtout lié à la dimension historique ». Il arrive qu’au détour d’une conversation, on décèle une pointe de mélancolie chez certains. « Lorsque je suis parti, la France ne me faisait pas rêver, commente un financier français en contrat local. Et c’est toujours le cas. Mais au moins là-bas, lorsqu’on quitte son entreprise, on part avec un chèque et deux ans de chômage. » Mais même avec ses inconvénients, New York reste le « Graal » de la finance. A tel point qu’il est difficile de vouloir en partir. D’ailleurs, combien de Français travaillent aujourd’hui à Wall Street ? La communauté française rassemblerait environ 60.000 personnes, contre 300.000 à Londres. Et ce spécialiste du recrutement de préciser : « Dans notre base de données, 3,5 % des CV actualisés ces six derniers mois à New York indiquent le français comme langue maternelle. » C’est mieux que l’allemand (1,5 %) mais… moins bien que le mandarin (6,8 %).

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