Ces financiers qui assouvissent leurs passions

le 15/12/2011 L'AGEFI Hebdo

Certains managers ont à cœur de s’investir dans une activité qui leur permet de prendre de la distance face au stress de leur métier.

Illustration réalisée par David Martin, responsable des relations banques, entreprises et régions à La Française AM

On peut être issu d’une des meilleures formations en mathématiques, faire sa carrière dans les métiers les plus techniques de la finance, exercer comme directeur financier au sein d’une grande banque et… être artiste-peintre. A 49 ans, Karim Hajjaji est directeur financier de Gims, le pôle de banque privée, gestion d’actifs et services aux investisseurs de Société Générale qui emploie 8.000 collaborateurs dans le monde (sans Amundi et Newedge). Depuis plusieurs années, ce pur financier qui a débuté comme analyste en recherche quantitative est passionné par la peinture (Klee, Schiele, Munch…), qu’il pratique lui-même. « Je travaille à l’huile et à l’acrylique et j’utilise souvent du ‘gesso’ (mélange de plâtre et de colle) afin de donner du relief et de créer des structures plates sur mes toiles, explique cet ancien élève de l’Ensae. Je peins des paysages urbains, des villes et des villages du sud de la Méditerranée (souvenirs de mon enfance), avec un style assez abstrait. Je conçois aussi des figures géométriques et des écritures (comme les hiéroglyphes). Je peins par période mais lorsque je m’y mets, je peux passer un week-end entier en prenant à peine le temps de manger ! Lors de mes congés, je réfléchis à des projets mais je ne peins pas car j’ai une vie de famille. Je ne cherche pas à ‘déstresser’ par cette activité, c’est pour moi une évasion, un moyen d’accéder à une émotion. »

Pour prendre de la distance face à un environnement de plus en plus complexe et stressant, un certain nombre de cadres de la finance nourrissent, comme Karim Hajjaji, une passion pour une activité sportive ou artistique, et s’efforcent de prendre le temps de s’y investir. Souvent, ce centre d’intérêt est assez éloigné de la sphère financière, même si des traits communs peuvent exister entre les qualités mises au profit de leur loisir et celles utilisées dans leur métier. Ce hobby s’exprime parfois au sein même de l’entreprise. « Un groupe de pop-rock s’est créé dans notre banque. Un des musiciens fondateurs est membre du directoire, confie Daniel Karyotis, président du directoire de la Banque Palatine. Ils ont joué devant leurs collègues lors de la dernière convention commerciale en septembre dernier. » Lui-même est un passionné de pop-rock (il a vu les concerts de Muse, U2 et Black Eyed Peas) mais aussi de sport et de cinéma. « J’aime beaucoup le cinéma. J’y vais une à deux fois par semaine (le week-end principalement) et j’apprécie des styles très différents, indique celui qui est à la tête d’un réseau de 52 agences. J’ai récemment vu ‘Intouchables’, ‘Drive’, ‘Le Stratège’, ‘Les marches du pouvoir’, ‘La guerre est déclarée’… Il faut s’imposer une vie à côté de son entreprise. La gestion du temps est complexe mais je le fais, je me l’impose. Plus l’environnement est difficile, plus il faut à mon avis s’imposer des activités, des centres d’intérêt…. En ce qui me concerne, je suis plus efficace lorsque j’arrive à prendre du recul. »

Evasion et émotion

C’est avant tout la quête d’émotion et la prise de distance qui sont recherchées par ces managers, qui mènent pour certains presque une double vie. Xavier Lépine, 55 ans, président du directoire de La Française AM, fait partie de ceux-là. « A 17 ans, un grave accident m’avait contraint à une longue hospitalisation et c’est à travers la musique, en jouant de plusieurs instruments (notamment la guitare), que j’ai trouvé ma résilience, raconte-t-il. Cette passion me suit toujours puisque je fais partie de plusieurs groupes musicaux et d’une chorale. » « Ces activités constituent une vraie évasion, elles me sont indispensables, précise le dirigeant. Le fait de ne pas diriger, d’être avec des personnes d’autres horizons avec lesquelles on partage une chose commune, sans aucune hiérarchie, procure un sentiment très particulier. » Membre il y a quelques années du chœur et orchestre philarmonique international à l’Unesco (150 artistes), il lui est arrivé de chanter devant 2.000 personnes : « C’est une émotion inimaginable, notamment lorsque nous avons interprété à Alger l’hymne à la Joie pour fêter en 2000 la fin de la guerre civile. » Depuis 2004, il chante dans un groupe polyphonique de 12 personnes : « En ce moment, nous chantons le Roi Arthur de Purcell. Nous répétons tous les mardis soir. » A l’instar de la Banque Palatine, La Française AM a aussi son groupe de musique, l’« UFG Band », du nom de l’Union Française de Gestion qui s’est rapprochée en 2009 de La Française des Placements. « La musique est également présente au bureau où nous avons une salle de répétition ! », signale Xavier Lépine.

Dans un univers de conventions où l’originalité peut être mal perçue, le fait d’avoir une passion et de s’y consacrer risque-t-elle de gêner une mobilité ou une promotion ? A en croire les chasseurs de têtes, la réponse est non. « Dans la finance, un candidat à un poste à responsabilités qui a une passion, c’est très très positif, relève Eric Singer, associé fondateur de Singer & Hamilton. Cela montre que la personne sait décrocher. C’est un élément qui a de la valeur. On aime les premiers de la classe mais on ne veut pas que les managers aient des têtes de premiers de la classe ! On cherche le candidat parfait (X, Ponts, Mines…) mais avec quelque chose en plus. » « Les valeurs sportives coïncident avec les valeurs de la finance. C’est un plus indéniable mais gardons-nous du systématisme : on peut faire du théâtre comme loisir et ne pas pour autant être extraverti, ou faire du rugby et ne pas développer en entreprise un sens de l’équipe, nuance Denis Marcadet, président de Vendôme Associés. En entretien, il nous appartient de vérifier que ces valeurs seront développées dans l’entreprise. » Reste que parmi les « passionnés », les sportifs bénéficient généralement d’un a priori favorable, et ce d’autant plus en période de crise où l’on attend d’eux qu’ils déploient toutes leurs « compétences » liées au sport (endurance, compétition, esprit d’équipe…). « Dans ma vie professionnelle et dans le cadre des missions que je mène chez BPCE, le travail en équipe est fondamental. Je retrouve ainsi des analogies avec la voile car il faut de la cohésion, embarquer ses collaborateurs pour réaliser un même projet…, souligne Philippe Queuille, directeur général opérations BPCE, dont le bureau affiche des photos du Belem (un voilier français historique). J’ignore quelle part de mes compétences, des décisions que je prends vient de la voile mais il existe des points communs, donc je dirais que certaines y sont un peu liées. » Chez Eight Advisory, cabinet de conseil financier et opérationnel créé fin 2009 par d’anciens d’Ernst & Young, le sport est ancré dans les gènes de l’entreprise. Pascal Raidron, président et associé fondateur, ne manque jamais un match de football : « Si je ne peux pas assister à un match ou le voir en direct à la télévision, je l’enregistre et je le visionne tard le soir. Je m’organise pour avoir des moments durant lesquels je peux suivre les compétitions. » « Lorsque le PSG perd un match le dimanche, notre comité exécutif du lundi matin est un peu morose ! », avoue-t-il. Cédric Colaert, autre associé fondateur, a, lui, participé aux championnats de France de ski alpin. « Nous nous connaissons depuis une vingtaine d’années, dit Pascal Raidron. Tous les matins, il pratique deux heures de sport avant de démarrer sa journée. »

Gérant et comédien

Il arrive que les activités les plus étonnantes soient bien acceptées, comme le fait de jouer un rôle dans une série humoristique. « Lorsque, début 2005, je participe comme comédien à la web-série ‘Brother & Brother’ écrite par un ami, je décide de prévenir mon employeur qui était à l’époque Merrill Lynch, relate Vincent Passa, directeur de Legg Mason en France depuis 2007. Bien que je n’étais pas vraiment reconnaissable, l’idée était de tourner en dérision les codes ‘corporate’ dans les secteurs de la banque, de l’audit, des avocats, etc. Je préférais donc en parler. J’avais (comme aujourd’hui) une activité commerciale et cette série m’avait donné une vraie cote sympathie avec les clients. Il y avait des inconditionnels ! En interne, je croisais parfois les banquiers du M&A (fusions-acquisitions, NDLR) qui étaient amusés de me voir. A mon arrivée chez Legg Mason, une personne avait signalé que jouer la comédie était ma passion. Mon N+1 a trouvé cela sympathique. » L’aventure revit désormais sous une autre forme pour ce professionnel de la gestion : « Le créateur de ‘Brother & Brother’ et moi avons créé ‘181 degrés’, une agence spécialisée dans la création de ‘brand content’ (contenus de marques, NDLR). Nous accompagnons la communication institutionnelle et grand public des entreprises qui souhaitent adopter un ton décalé. » Parfois, les financiers ne sont pas toujours ceux qu’on s’imagine…

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