Finance, l’aire de rebond des sportifs

le 18/10/2012 L'AGEFI Hebdo

Conseillers, financiers en banque d’investissement, gestionnaires de fortune... Des métiers où le sport de haut niveau peut être utile.

Finance, l’aire de rebond des sportifs

A l’époque où je jouais, on s’entraînait neuf fois par semaine. Lorsque j’ai arrêté, j’ai eu besoin de ma dose de sport quotidienne, je me suis alors mis à courir parce que dans les métiers de conseil, on ne fait plus rien de 'physique', raconte Franck Chapel, conseiller de clientèle au Crédit Agricole de Savoie et ancien handballeur. J’ai toujours eu comme point de mire qu’il fallait rebondir, j’ai donc suivi des études à l’Ecole supérieure de commerce de Chambéry dans un cursus aménagé pour les sportifs de haut niveau. » Comme lui, d’autres anciens joueurs professionnels ont « rebondi » dans le secteur financier pour y effectuer leur reconversion de carrière.

Compétition commerciale

Les entreprises de la banque-assurance ne se contentent pas seulement de sponsoriser les grands événements sportifs, elles offrent aussi aux athlètes la possibilité de se construire une seconde vie professionnelle dans des métiers où ils pourront exploiter toutes leurs qualités. Le sens du défi, du collectif, l'endurance, la combativité sont en effet autant de compétences transférables à l’univers bancaire, où la compétition existe aussi, sur le terrain commercial. « Un sportif est habitué à travailler le mental. Il n’est pas facilement déstabilisé, le fait de ne pas paniquer en période de stress est par exemple un avantage, fait remarquer Patrice Lagisquet, ancien trois-quarts aile nommé début 2012 entraîneur adjoint du XV de France, qui continue en parallèle de diriger son agence Axa installée au Pays basque. J’ai horreur de l’échec, je n’aime pas rater quelque chose, il faut que cela rebondisse, et vite. Je me donne les moyens de la performance, je travaille mes dossiers, j’ai toujours mis un point d’honneur à prouver que j’étais un bon professionnel. » Il y a longtemps déjà que le mariage et la naissance de son enfant handicapé ont fait basculer l’ancien international « du monde de l’insouciance d’un sportif à celui de chef de famille ». Pour certains établissements financiers, accueillir et former d’anciens sportifs professionnels est devenu une véritable stratégie de recrutement. « Nous employons actuellement 24 conseillers 'sport conseil' dédiés à la prospection et au suivi d’une clientèle de sportifs de haut niveau et 12 autres qui gèrent l’épargne salariale des clubs sportifs, énumère Christian Hubert, directeur de l’UFF Sport Conseil, lui-même ancien handballeur. Mon objectif en 2013, c’est que les sportifs de haut niveau représentent 10 % des recrutements globaux, qui s’élèvent à environ 300 par an. » A cette fin, la banque a signé des accords avec notamment l’Institut national du sport et de l’éducation physique, l’Ecole des métiers du sport professionnel et l’association France Volley. « Une fois embauchés, nous leur apprenons nos métiers grâce à une année de formation interne », précise Christian Hubert.

Anticiper

Les groupes financiers voient aussi dans le recrutement de tels profils l’occasion d’attirer une clientèle aux revenus aussi imposants que ses palmarès. Familiarisés aux produits et services de la banque privée, ils pourront d’ailleurs eux-mêmes revêtir un jour le costume de gestionnaire de fortune. Romarin Billong, ancien footballeur à l’Olympique Lyonnais et à l’AS Saint-Etienne, détenteur d’un mastère en gestion de patrimoine de l’ESCP Europe, a ainsi un temps travaillé au sein de la banque privée de Société Générale, avant de fonder son family office, Financière Dioclès.

Entre Société Générale et le rugby, l’histoire dure depuis 1987. Une longue relation, jamais démentie, née de la passion que nourrit son patron de l’époque Marc Viénot, lui-même ancien joueur, pour le ballon ovale. En 25 ans de partenariat, la banque au logo rouge et noir a compté (et compte encore) dans ses rangs de sacrés piliers de l’Ovalie : Yannick Jauzion, Jérôme Cazalbou, Fabien Galthié, Sylvain Marconnet... L’ancien champion du monde australien Nick Farr-Jones a aussi transformé l’essai en devenant senior banker sur les matières premières à Sydney (avant de rejoindre le hedge fund Taurus en 2009). Thomas Castaignède, aujourd’hui consultant pour la banque espagnole Santander, a, lui, exercé deux ans en banque de financement et d’investissement. « Nous avons aujourd’hui deux partenariats principaux avec le rugby et le golf qui s’inscrivent dans la stratégie de communication et plus particulièrement dans la politique de mécénat et sponsoring, explique Raphaël Niemi, responsable des partenariats sportifs chez Société Générale. Dans ce cadre, nous nous engageons à travailler sur le recrutement, la formation et la reconversion des sportifs. Des rugbymen sont embauchés en CDI à temps partiel et travaillent à 10 %, 20 % par exemple. » Ce type de filière, habituel dans le rugby avant qu’il ne devienne professionnel, permet une transition en douceur pour les « dieux du stade » quand sonne l’heure de la retraite sportive. La reconversion peut être vécue comme une période douloureuse pour ces sportifs, un deuil pour certains. Au moment où la rumeur des stades n'est qu'un lointain souvenir, et quand les champions hier applaudis se retrouvent brutalement plongés dans l'anonymat le plus complet, c’est le vide. Le changement de vie radical qui se profile alors en bouleverse plus d'un.

Plus la reconversion est anticipée, plus elle sera couronnée de succès. Certains l’ont bien compris, comme le champion olympique de natation Clément Lefert, déjà diplômé d’économie et de finance à Los Angeles en 2011, qui a raccroché son maillot de bain pour suivre un master de finance des marchés à l’Edhec de Nice et intégrer un hedge fund à Londres, la ville de ses exploits. La clé d'une reconversion réussie réside en fait dans un principe assez simple : développer et diversifier ses compétences. Des études supérieures ou l’apprentissage d’un métier en parallèle peuvent permettre de réduire l’incertitude professionnelle, même si jongler entre deux emplois du temps exige une discipline de fer. Du reste, beaucoup n'ont pas le choix car le sport n’est pas toujours une source de revenus suffisante.

Jouer de son réseau

Nantenin Keita, médaillée de bronze au 100 mètres aux Jeux paralympiques de Londres, double médaillée d’argent et de bronze à Pékin, est assistante en ressources humaines chez Malakoff Médéric. Elle parvient à concilier ses deux « vies » en entreprise et dans le monde de la compétition de haut niveau. Pour s’adonner à la course, la fille du chanteur Salif Keita qui est atteinte d’albinisme et souffre d’une déficience visuelle, bénéficie d’un aménagement de son emploi du temps. Même chose pour Aurélie Kamga, en charge des relations avec les écoles au pôle marque employeur chez Deloitte, qui a mis cette année un terme à sa carrière d’athlète. « J’ai été embauchée en 2010 sous convention d’insertion professionnelle (dispositif qui permet au sportif de haut niveau de bénéficier d’aménagements d’horaires. L’entreprise le rémunère à temps plein en contrepartie d’aides publiques, NDLR). Jusqu’à présent, je bénéficiais d’un emploi du temps aménagé, je travaillais de 9h à 15h et j’étais détachée le mercredi et le vendredi. Mais j’étais un peu saturée de combiner le travail et l’entraînement, la fatigue s’accumulait, explique la jeune femme. Le fait de mener une double carrière facilite la transition, on a déjà un pied dans le monde professionnel. La reconversion a rapidement fait partie de mes préoccupations, j’ai vu trop de sportifs qui, après une blessure ou à cause de leur âge, devaient stopper leur carrière sans avoir pensé au lendemain. » Comme beaucoup, c’est en jouant de son réseau qu’Aurélie Kamga a décroché son poste : « Jean-Marc Mickeler, ancien footballeur de haut niveau et associé chez Deloitte, a appuyé ma candidature. » « J’avais 20 ans lorsque j’ai créé mon affaire par l’entremise de Claude Bébéar qui était le beau-frère d’un des dirigeants de mon club de rugby, témoigne aussi Jean-Pierre Bastiat, ex-agent chez Axa à Dax, aujourd’hui à la retraite. Je n’ai jamais donné de carte de visite. Sans prétention, mon nom explique 50 % de ma réussite : il m’a ouvert des portes auprès de Claude Bébéar et de Serge Kampf (fondateur de Capgemini, NDLR). Ces dirigeants appréciaient mon sport et avaient de la considération pour le joueur de rugby qui fait tout pour se dépasser. » Une qualité qui retient toujours l’attention des recruteurs du secteur financier.

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