Experts en données, vous avez de l’avenir !

le 21/02/2013 L'AGEFI Hebdo

Les spécialistes des « big data » vont révolutionner leur traitement et leur analyse au sein des établissements financiers.

Experts en données, vous avez de l’avenir !

Chez les informaticiens et spécialistes de l’analyse de données des institutions financières, un tout nouveau métier occupe les esprits : celui de « data scientist ». Car se spécialiser dans les masses de données (« big data ») serait le « métier le plus sexy du XXIe siècle », à en croire la prestigieuse Harvard Business Review d’octobre 2012 ! Très concerné par le traitement des données, le monde de la finance observe avec intérêt le phénomène « big data », car ses gigantesques volumes nécessitent des outils technologiques dédiés et, surtout, des experts pour les manœuvrer.

Des données inexploitées

Selon une étude du cabinet Markess International auprès de 110 décideurs d’entreprises et d’administrations, 80 % des sondés de la banque-assurance s’intéressent de près aux solutions « big data ». « Sur ces 80 %, seuls 4 % ont déjà conduit des projets, précise Laetitia Bardoul, chargée d’études senior chez Markess International. 35 % en sont encore au stade de la réflexion ou de l’élaboration de projets programmés pour 2013, et près de 40 % ont un intérêt pour le sujet, mais n’ont pas actuellement de projets en cours. » En tout cas, les « big data » ne sont pas un effet de mode à l’heure où les entreprises disposent de volumes de données exponentielles, qui, pour le moment, restent inexploitées.

« Dans les banques et les sociétés d’assurances, la rétention d’informations passives stockées sur des bandes magnétiques qui ne sortent jamais de leur étagère est considérable, assure Philippe Julio, manager « big data » au sein de la société de solutions informatiques Keyrus. Les plates-formes d’analyse de données traditionnelles ne sont en effet pas capables de traiter des données externes et non structurées issues du web, des réseaux sociaux ou des différents canaux de relation clients. » Or c’est très exactement ce que les nouvelles technologies estampillées « big data » développées par des sociétés comme SAP, Microsoft ou Hadoop se proposent de faire. Avec en plus, deux arguments de poids, selon Xavier Cimino, directeur exécutif d’Accenture Interactive France : « Ces nouvelles plates-formes sont capables de gérer des volumes de données 50 à 100 fois supérieurs à ceux que l'on trouve dans les bases de données classiques. Et avec des performances hors normes en matière de vitesse de traitement des données. » Et comme ces outils ne connaissent pas non plus de limites dans la nature des données qu’ils peuvent potentiellement analyser, les champs d’application touchent aussi bien la connaissance du client, la maîtrise des risques, la lutte contre la fraude que les abus de marché, le blanchiment, la publication des comptes… Pour Jean-Marie Messager, leader de la communauté business intelligence (informatique décisionnelle) chez Sopra Group, « le 'big data' introduira même de nouveaux usages et réduira les cycles de décision. Ce qui changera complètement la façon de traiter certains processus métiers. Autrement dit, un professionnel n’aura plus à attendre la fin du mois pour avoir le tableau de bord de son activité, il aura une vision en temps réel qui lui permettra de réagir beaucoup plus vite ».

Des équipes naissent

Du côté des banques, seul le Crédit Mutuel Arkéa accepte de communiquer sur sa plate-forme (lire le témoignage de Mathias Herberts). Chez les assureurs, Axa Group Solutions, filiale informatique de l’assureur, semble à ce jour le seul acteur à avoir concrètement investi le sujet avec une équipe dédiée. « Pour l'instant, nous en sommes au stade de la réflexion et du lancement de prototypes, précise Sylvain Mathevet, architecte business intelligence d’Axa Group Solutions. L’un de nos chantiers porte sur l’enrichissement de données par des informations collectées sur le web et les réseaux sociaux. L’objectif étant de faire le meilleur rapprochement entre le besoin du client et le produit proposé. D'autres réflexions sont également en cours sur l'utilisation des données non structurées que l'on pourrait récolter au travers de messages, e-mails ou courriers. » En attendant que le métier émerge davantage, il faut se tourner vers les cabinets de conseil et les sociétés de services informatiques pour trouver les experts qui planchent sur le « big data » pour le compte des établissements financiers. Chez Accenture France, une communauté « big data » a vu le jour il y a deux ans. « Dans cette communauté qui a pour mission de faire de la veille sur les outils et d'accompagner les clients dans le conseil et la mise en œuvre de plates-formes 'big data', on trouve des ingénieurs informaticiens spécialisés en 'business intelligence', en bases de données et en 'datawarehouse' (entrepôts de données, NDLR) », explique Xavier Cimino. Chez Accenture Interactive cette fois, un pôle de « data scientists » a été constitué afin de traiter des thèmes liés au digital, aux réseaux sociaux et aux services marketing. « Il y a des ingénieurs généralistes avec une spécialité en mathématiques, mais aussi des statisticiens diplômés d'écoles comme l'Ensae (Ecole nationale de la statistique et de l'administration économique), ou l'Ensai (Ecole nationale de la statistique et de l’analyse de l’information) et des experts en marketing qui connaissent bien les différents métiers de nos clients et qui vont utiliser les modèles créés par les statisticiens pour les déployer dans les processus et les organisations », poursuit le directeur exécutif. C’est dans cette équipe qu’évolue Sébastien Gillot. A 36 ans, ce Centralien a été intronisé en septembre dernier expert « big data » d’Accenture France : « Mon travail au quotidien est de développer des solutions qui vont répondre aux besoins de nos clients, mais aussi de leur expliquer ce qu’elles peuvent leur apporter, combien elles vont leur coûter, combien de temps il faudra pour les déployer… », décrit-il.

Un profil hors normes

Chez Axa Group Solutions, Sylvain Mathevet consacre, lui, une partie de son temps à la mise en place de bases de données « big data » qui vont permettre de croiser les données internes et externes. « Ma mission consiste aussi à servir d'interface entre nos équipes informatiques, qui mettent en place ces solutions innovantes, et les différents métiers qui vont exploiter ces données qu’ils n’ont pas l’habitude de manipuler. Nous devons donc les accompagner pour évoluer vers le métier de 'data scientist' ». Ce dernier va jouer un rôle central avec un champ de connaissances à la fois très étendu et très pointu, comme le souligne Julien Dulout, manager business intelligence chez Sopra Group : « Les offres d’emploi de 'data scientist' demandent de connaître les technologies Hadoop et des langages de type Python ou Java. On doit aussi être capable d'utiliser des outils d'analyse de données afin de trouver des corrélations et des tendances dans la masse d'informations que l’on utilise. Ce profil est celui d’un mouton à cinq pattes. »

Ce profil, les entreprises pourront aller le chercher, à partir de 2014, au sein de Telecom ParisTech puisque cette école inaugurera en octobre prochain son mastère spécialisé « big data », une première en France. Pour prendre leur envol, les métiers de « masses de données » devront aussi répondre à certaines interrogations, notamment en matière de retour sur investissement. Mais pour Philippe Julio, une chose est sûre, « le 'big data' ne fera pas 'pschitt'. Aux Etats-Unis, où il est apparu il y a cinq ans, le phénomène est d’ores et déjà très mûr. Et comme les volumes de données à exploiter vont devenir de plus en plus importants, je pense que l'on est sur une tendance lourde car celui qui possède l’information et le pouvoir de l'analyser rapidement prendra un avantage sur tous ses concurrents, tout en réduisant son processus de mise en marché de manière significative ». Un argument qui ne devrait pas laisser de marbre les acteurs de l’industrie financière.

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