Etudiants en finance, pensez à votre passeport !

le 15/03/2012 L'AGEFI Hebdo

Pour franchir l’étape cruciale du stage avant d’être recrutés, les jeunes diplômés français se tournent vers l’étranger.

Etudiants en finance, pensez à votre passeport !

Je sais que dans un an, j’exercerai mon métier dans le secteur de la finance », déclare, sûr de lui, Arnaud Winkelmann, étudiant du mastère spécialisé Techniques financières de l’Essec. « J’ai passé plusieurs entretiens dans des banques pour mon stage de fin d’études et j’ai même eu une proposition d’une prestigieuse banque d’affaires. Je n’ai pas restreint mes recherches à Paris, je prospecte aussi à Londres et Singapour. Je ne suis pas vraiment inquiet », dit ce jeune homme de 24 ans qui est aussi le délégué du mastère « TF », comme le nomment ses 69 camarades de la promotion 2011-2012. D’ici à avril-mai, ils devront, comme tous les participants à des mastères spécialisés en finance, avoir trouvé un stage d’une durée de six à neuf mois. Pour ces futurs professionnels (dont une part vient de l’étranger pour étudier en France), il s’agit d’une étape déterminante pour leur carrière. Dans les banques de financement et d’investissement (BFI), le stage est en effet une voie de recrutement privilégiée pour les débutants.

A l’heure où des réductions de postes sont en cours dans les trois principales BFI françaises, obtenir un stage est toutefois devenu difficile sur la place parisienne. Ce traditionnel tremplin vers un emploi est bloqué. « Dans une BFI tricolore, sur une vingtaine de stagiaires en fin d’études, aucun n’a obtenu de CDI (contrat à durée indéterminée, NDLR) », grince ainsi un jeune ingénieur. « En France, l’environnement est compliqué. Les recrutements sont gelés et cela touche parfois même les stages », constate aussi Michel Baroni, responsable du programme de l’Essec. Selon lui, d’autres pays seraient plus porteurs pour les « fresh graduate ». « Je suis récemment allé à Londres et ce n’est pas complètement atone. Là-bas, les banques continuent à recruter des jeunes. J’encourage donc mes élèves à bouger sans hésiter. A Londres mais aussi à Hong Kong (où toute la promotion va prochainement effectuer un voyage, NDLR), à Singapour… » C’est d’ailleurs dans cette ville-Etat que l’Insead dispensera, à partir d’avril 2013, les cours de son nouveau mastère spécialisé en finance. En pleine crise, le choix de lancer un tel diplôme a surpris de la part de cette école connue pour son MBA classé parmi les meilleurs mondiaux. « Notre mastère est le premier à être conçu pour des financiers de quatre à six ans d’expérience. La demande pour des cursus en finance ne cesse de croître depuis la crise mais la plupart des formations sont destinées à de jeunes diplômés ou des personnes ayant peu d’expérience, explique Peter Zemsky, doyen adjoint des programmes et cursus diplômants de l’Insead. Or aujourd’hui, la guerre des talents est très vive dans les banques sur les ‘top performers’, le management des talents est devenu stratégique ! »

Afin de trouver des stages pertinents au sein d’établissements renommés, certains étudiants ont rapidement compris qu’ils augmenteraient leurs chances en s’orientant hors des frontières françaises. Ils n’ont pour autant pas été contraints d’aller jusqu’en Asie. « Dès octobre, soit un mois après le début de mes cours, j’ai commencé à chercher un stage. D’emblée, j’ai visé les ‘internships’ à Londres dans des banques anglo-saxonnes, raconte Florent Guillaumie, 23 ans, étudiant du mastère de l’Essec. Ce sont des stages courts de deux à trois mois, mais très formateurs car on ‘tourne’ sur plusieurs ‘desks’. J’ai été pris chez Goldman Sachs en ‘summer internship’. » D’origine brésilienne, Marcela Choairy, 24 ans, élève du mastère finance de l’ESCP-Europe, n’a elle non plus pas postulé auprès de BFI françaises pour décrocher son stage : « Elles ne peuvent pas embaucher. Je me suis donc tournée vers les ‘internships’ d’établissements anglo-saxons et j’ai été sélectionnée par Goldman Sachs à Londres. Si les choses se passent bien, je pense que je pourrais être recrutée. » C’est aussi à la City que Lior Katz, 24 ans, va entamer sa carrière de jeune financier : « Après un stage chez Credit Suisse à Paris en ‘equity derivatives sales’, je viens d’être embauché chez Credit Suisse à Londres dans l’activité de distribution ETF (‘exchange traded-fund’, NDLR). » En dernière année du programme grande école de Reims Management School, il prépare le niveau trois du CFA (chartered financial analyst), la fameuse certification d’analyse financière. « En France, il existe beaucoup de formations en finance. A l’étranger, les recruteurs ne savent pas forcément faire la différence entre tous ces programmes alors que le CFA est, lui, très connu et dans de nombreux pays, affirme l’étudiant. On le désigne souvent comme le ‘gold standard’ ! »

Conversion du stage

Entre fin 2012 et début 2013, ces financiers en herbe auront tous le même défi à relever, comme le souligne Philippe Thomas, codirecteur du mastère Finance de l’ESCP Europe : « La transformation de leur stage en emploi. » « Ils ont une forte pression. Je le vois car ils travaillent énormément, ils sont très attentifs. Ils ont conscience que les processus de recrutement seront plus que jamais sélectifs. » Pour l’heure, l’employabilité des promotions 2011-2012 ne suscite pas de forte anxiété au sein du corps professoral. « Le Royaume-Uni a beaucoup souffert, c’est vrai, admet le professeur de l’ESCP. Cependant, il y a encore des possibilités. Je dis à mes 57 étudiants de regarder vers l’international. Beaucoup ont trouvé leurs stages, certains à Londres et New York en fusions-acquisitions. » « L’embauche sera plus dure car le marché est en outre plus concurrentiel, confirme Myriam Lyagoubi, responsable du programme Ingénierie financière de l’EM Lyon où sont présents 72 élèves. L’attentisme des institutions financières en France est aussi lié aux prochaines élections présidentielles. Après, elles auront plus de visibilité pour leurs investissements. »

Une voie dans l’assurance

Dans les écoles d’ingénieurs où les formations sont plus techniques (économétrie financière, programmation informatique, analyse quantitative) qu’en école de commerce, les professeurs sont même plutôt confiants. « Nos étudiants ont une spécificité : leurs connaissances en techniques statistiques et économétriques. Ils sont les mieux formés dans ces domaines, qui ne sont pas seulement recherchés par la finance de marché, rappellent Bruno Bouchard, responsable de la voie Finance de marché à l’Ensae ParisTech (Ecole nationale de la statistique et de l’administration économique), et Philippe Choné, responsable de la voie Analyse des marchés et finance d’entreprise. Les assureurs par exemple ont besoin d’instruments complexes et sophistiqués pour les couvertures de risque d’agriculteurs. Les modèles de risque vont ainsi bien au-delà du secteur bancaire et offrent de nombreux débouchés. »

Malgré un parcours de formation sans faute (diplôme d’ingénieur en mathématiques appliquées, plusieurs stages dont un chez Natixis comme analyste quantitatif), Jonathan Bauer, 24 ans, en troisième année en Finance de marché à l’Ensae, exprime, lui, « de grandes inquiétudes » lorsqu’il observe la conjoncture : « Les licenciements massifs, les incertitudes dues aux élections sur les réformes à venir dans le secteur bancaire et financier, les stages sans possibilité de CDI… » Les métiers qui l’attirent figurent parmi les plus sinistrés : analyste quantitatif, trader, stratégiste ou gérant quantitatif, structureur… Concernant l’insertion sur le marché de l’emploi actuel, il dit constater deux tendances chez les étudiants ayant effectué des études apparentées aux siennes : « Certains sont proches de la résignation et ont accepté des postes ne correspondant pas à leurs attentes. Typiquement, certains qui aspiraient à être analystes quantitatifs en BFI se résignent à travailler dans des sociétés de services informatiques ou en BFI mais à des postes en informatique ou back-office. D’autres, plus exigeants, enchaînent les stages aux postes qu’ils essaient de briguer tant qu’ils le peuvent et se retrouvent en inactivité totale quand il s’agit de trouver un CDI malgré la grande qualité de leur formation. » La crise ne dissuadera pas tous les jeunes diplômés de devenir des professionnels de la finance…

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