Les équipes RSE s’ancrent dans les métiers

le 28/06/2012 L'AGEFI Hebdo

Ces spécialistes des sujets sociaux et environnementaux sont désormais en prise directe avec les banquiers opérationnels.

Les équipes RSE s’ancrent dans les métiers

Au début, les banquiers ont pu nous voir comme une annexe de la direction des risques car nous venions imposer de nouvelles contraintes. Aujourd’hui, les choses ont changé ! » Ce constat établi par un pionnier de la mise en place d’une démarche RSE (responsabilité sociale des entreprises) au sein du pôle de banque de financement et d’investissement (BFI) d’un grand établissement français résume bien l’évolution des mentalités ces dernières années. Les équipes en charge d’instiller une dose de RSE dans certains métiers au sein des BFI et en gestion d’actifs se sentent à présent écoutées et valorisées.

Pour les BFI, tout a vraiment commencé avec le lancement de l’initiative Principes Equateur en 2003, qui se veut comme un référentiel du secteur financier pour la prise en compte des risques sociaux et environnementaux en matière de financements de projet. Au fur et à mesure que les établissements financiers y ont adhéré, ils ont mis en place des organisations différentes pour superviser la prise en compte de ces problématiques. Mais un point commun les réunit : la priorité a été donnée à la proximité des équipes avec le terrain. Première banque française à avoir participé à cette initiative en 2003, le Crédit Agricole a choisi d’ancrer la cellule Principes Equateur au sein du département ressources naturelles, infrastructures et électricité de Crédit Agricole Corporate & Investment Bank (CA CIB). L’équipe, qui compte deux personnes dédiées à Paris et dix correspondants, est dirigée

par Samy Zouaoui. « Mon travail consiste à contribuer à l’évaluation des impacts sociaux et environnementaux des projets de financements, en collaboration avec les opérationnels et avec des experts de CA CIB, rapporte-t-il. Il s’agit aussi, lorsque cela est nécessaire, de définir les conditions qui doivent être posées avant de participer au financement. Etre intégré au métier est un grand avantage. Il me permet d’avoir une appréciation plus pragmatique de ce qu’il est possible d’aménager ou pas, conjointement avec nos clients. » Michel Chatain, directeur adjoint de l’équipe Pays émergents, Environnement et Développement durable, reconnaît lui aussi que cette proximité facilite son travail, ses collaborateurs étant intégrés dans la division activités de financements de Société Générale Corporate & Investment Banking (SG CIB), et ayant notamment en charge la gestion des problématiques RSE pour la BFI : « Nous élaborons des principes généraux et des politiques sectorielles plus détaillées pour les domaines d’activité où la banque est présente. Ce travail est effectué en totale collaboration entre la RSE groupe (qui connaît bien les grands enjeux) et les lignes de métiers. En associant à la réflexion toutes les parties prenantes de la banque, on aboutit à la définition de politiques plus réalistes et mieux comprises et acceptées par les opérationnels. »

Communication

Mais les équipes RSE sont également conscientes du principal risque induit par cette proximité : « On doit éviter de s’autocensurer afin d’espérer obtenir, de la part des banquiers et des clients, des efforts qui sortent de l’ordinaire », confie l’un d’eux. Ce risque est d’ailleurs de moins en moins important puisque la plupart des banques ont choisi de mettre en place des politiques claires en la matière. « Notre rôle consiste à identifier les axes prioritaires, à définir une politique, puis à former les équipes de banquiers opérationnels pour la mettre directement en œuvre sur le terrain », explique Laurence Pessez, déléguée à la responsabilité sociétale et environnementale chez BNP Paribas. Preuve que le sujet est pris au sérieux, elle reporte directement au directeur général délégué du groupe et dirige une équipe de huit personnes au niveau du siège et un réseau de responsables RSE au sein des métiers, des filiales et des zones géographiques, tout en animant par ailleurs un réseau d’experts aux compétences plus large (gestion ISR, microfinance…).

« Au départ, un certain nombre de nos banquiers ne comprenaient pas pourquoi l’on devait imposer à nos clients de nouvelles contraintes, avec le risque de les perdre au profit de la concurrence, reconnaît Samy Zouaoui. Aujourd’hui, cette crainte n’existe plus, d’autant que la plupart des grandes banques actives sur le marché des financements de projets ont adhéré à ces Principes (contre une dizaine au début). Une grande partie de mon travail a consisté à communiquer avec les équipes et à les former. Il faut que les banquiers soient convaincus pour pouvoir, à leur tour, convaincre les clients. » Un avis partagé par Laurence Pessez : « Il faut être capable d’élaborer une stratégie adaptée car c’est une matière qui peut être assez conceptuelle : il ne faut pas plaquer une théorie, mais l’appliquer en tenant compte de la réalité du terrain. Enfin, ce travail requiert également des compétences en termes de communication (avec les investisseurs institutionnels, les ONG*, les experts, les équipes en interne, etc.). »

Ce travail de communication passe d’autant mieux lorsque les financiers ont en face d’eux des gens du métier. Les équipes RSE restent constituées, en bonne partie, de banquiers d’expérience (lire le témoignage de Patrick Bader page 46). A 45 ans, Samy Zouaoui est déjà passé par le département risque de CA CIB avant d’être responsable de l’évaluation de projets de financement. Son collègue de l’équipe Equateur vient lui aussi des risques. Quant à Michel Chatain, 58 ans, il a travaillé à la direction du développement, puis à la direction du risque de Société Générale. « Pour que les choses se passent bien, il faut que les équipes RSE aient les compétences pour comprendre nos métiers, souvent très techniques, et puissent apporter des réponses rapidement », relève Amine Bel Hadj, responsable du métier produits dérivés sur matières premières chez BNP Paribas à Londres. Pour autant, les équipes ont aussi besoin de compétences environnementales qu’elles vont puiser auprès d’experts, telle Sandrine Enguehard. Cette ingénieur géologue de 41 ans, titulaire d’un MBA à HEC, a rejoint Société Générale en 2005 comme ingénieur conseil sur le secteur minier et les matériaux de construction et travaille depuis deux ans avec l’équipe Pays émergents, Environnement et Développement durable. Le travail de ces équipes est apprécié par les opérationnels. « L’approche RSE est au centre de nos préoccupations depuis longtemps pour les matières premières car il y a de nombreux sujets sensibles, poursuit Amine Bel Hadj. Nous travaillons en bonne intelligence avec les équipes RSE, d’autant plus que c’est nous qui étions demandeurs au départ, comme pour l’huile de palme. Au début les équipes de banquiers ont été un peu inquiètes de l’impact que cela pouvait avoir sur leur activité. Il a fallu les convaincre mais aujourd’hui, tout se passe bien. D’ailleurs, il est important d’avoir une approche développement durable, aussi bien pour nos clients que pour nos collègues. Des enquêtes d’opinion menées en interne ont montré un fort besoin d’identification à la responsabilité et à la mission que nous conduisons. »

Métier en évolution

Mais à trop bien réussir la mission qui leur a été confiée - faire intégrer ces problématiques par les opérationnels -, les équipes RSE ne risquent-elles pas de se rendre inutiles à terme ? « Nous avons parfois des discussions entre collègues sur l’avenir de notre métier, reconnaît une spécialiste RSE. Sans doute qu’il n’existera plus dans sa forme actuelle dans quelques années puisque les notions de RSE, d’ISR(1)ou d’ESG(2) sont de plus en plus intégrées en amont et qu’il n’y aura plus le même besoin de défrichage et de sensibilisation. » Au début, les premiers à avoir intégré les équipes RSE étaient des banquiers chevronnés qui n’avaient plus rien à prouver. Mais aujourd’hui, les nouvelles recrues sont souvent plus jeunes et moins expérimentées. « Notre équipe exerce un certain attrait en interne, constate Michel Chatain. Nous enregistrons de nombreuses demandes pour nous rejoindre. C’est une expérience qui permet de donner de nouvelles opportunités de carrières aux jeunes cadres. Certains ont ensuite créé leur société de conseil, d’autres ont rejoint les organismes internationaux où leur connaissance concrète de l’activité bancaire est un atout. Ils peuvent même envisager d’évoluer en interne dans les lignes métiers. » Les équipes RSE semblent bien avoir gagné la bataille de la reconnaissance…

(1) Investissement socialement responsable

(2) Environnement, social et gouvernance.

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