Entre banque et assurance, les actuaires se cherchent

le 13/10/2011 L'AGEFI Hebdo

S’ils sonts appréciés pour leur technicité et leur culture du risque, ces profils ne sont pas reconnus à leur juste valeur dans tous les métiers.

Illustration : Cire

Pour un actuaire, la problématique est de générer un résultat moyen dans un contexte de risque maximal, alors qu’un financier, issu d’une autre formation, aura plutôt tendance à rechercher le résultat maximal en tablant sur un risque moyen. » Cette distinction opérée par un actuaire résume assez bien l’approche actuariale pour les problématiques financières. Elle explique aussi sans doute pourquoi les actuaires - formés pour analyser l’impact financier du risque - exercent le plus souvent dans l’assurance plutôt que dans la banque. Pourtant, depuis quelques années, ces financiers aux compétences très pointues suscitent l’attention des établissements bancaires.

Encore faut-il les trouver car ils forment un tout petit marché. En effet, en France, l’Institut des actuaires ne recense que 3.000 membres, et des dix formations françaises reconnues ne sortent que 250 diplômés par an. GAAPS Actuarial, cabinet spécialisé dans le recrutement international des actuaires (lire aussi l’entretien), évalue à seulement 15 % les titulaires d’un diplôme d’actuariat qui ont fait le choix de rejoindre la banque. Bien que cette proportion reste faible, elle a doublé depuis le début des années 2000. Un signe de l’intérêt des banques pour ces profils reconnus pour leur technicité. « Dans le domaine financier, l’école d’ingénieur dispense avant tout un enseignement théorique : théorie des marchés de capitaux, théorie probabiliste, processus stochastiques… », relève Sébastien Fulla, analyste quantitatif senior chez Deutsche Bank à Londres. Ce professionnel peut d’autant mieux comparer les ingénieurs et les actuaires qu’après l’Ecole des Mines de Saint-Etienne et un DEA de mathématiques financières, il a décidé en 2001 de suivre les cours du Centre d’études actuarielles (CEA) en formation continue. « La formation d’actuaire, tout en mettant l’accent sur les probabilités et les statistiques, aborde davantage des problèmes pratiques, poursuit-il. Certes, il s’agit essentiellement de techniques liées à l’assurance. Cependant, cette approche s’impose de plus en plus dans la résolution de problèmes en finance, notamment dans la gestion des risques des salles de marché. Les produits financiers ont connu un essor en matière de complexité. La crise actuelle montre qu’il faut prendre en compte un plus grand nombre de risques, de manière rigoureuse, cohérente et transparente. »

Une vision plus large

Un avis partagé par François Bonnin, président de l’Institut des actuaires et directeur associé d’Altia, une société de conseil en actuariat. « Les actuaires ont une vision des risques souvent plus large que celle des ingénieurs financiers », juge ce professionnel qui a commencé dans le contrôle des risques financiers de change et de taux (banque du groupe d’Alcatel-Alsthom), puis a rejoint la gestion d’actifs avant de s’orienter vers le conseil pour des banques de financement et d’investissement (BFI).

Ainsi, les compétences liées à la science actuarielle sont parfaitement duplicables dans l’univers bancaire. « Ma formation d’actuaire m’a aidé lors des moments clés de ma carrière, notamment lorsque j’ai voulu évoluer vers la modélisation et la gestion des risques de produits dérivés et exotiques, explique Sébastien Fulla. Dans ma fonction actuelle qui consiste à gérer le portefeuille de crédits et de prêts de la banque (‘loan exposure management’, NDLR), je dois modéliser de nombreuses options cachées, telles que l’option d’annulation des prêts, l’option d’extension, l’utilisation variable des crédits revolving, le risque d’engagement de la banque dans les financements de fusions-acquisitions et LBO (‘leveraged buy-out’, NDLR). Dans ce cadre, je suis amené à faire des hypothèses et approximations, puis à vérifier la validité de ces derniers. Il s’agit d’un savoir-faire bien connu des actuaires. » En outre, depuis 2007, la crise a accru le besoin en gestionnaires des risques et les filières de contrôle offrent désormais des perspectives intéressantes (L’Agefi Hebdo du 7 juillet 2011). Des postes auxquels les actuaires peuvent prétendre avec une réelle légitimité. C’est le cas par exemple d’Etienne Varloot, nouveau responsable des risques de marché chez Natixis (lire aussi le témoignage de Bruno Sarrant page 46). "Un MBA, aussi prestigieux soit-il, n’est pas en soi un diplôme technique, alors qu’une formation d’actuaire crédibilise une compétence technique certaine. On sait que son titulaire a passé beaucoup de temps à travailler sur les statistiques et les mathématiques, indique-t-il. L’actuariat est un outil incontournable. Il permet de rationaliser le raisonnement et, grâce à la modélisation, de prendre des décisions qu’un banquier inexpérimenté aura du mal à faire en présence d’un grand nombre de paramètres dont il faut tenir compte. »" Bien qu’ayant commencé sa carrière dans le conseil pour les assureurs, cet ingénieur de formation (Ecole Centrale Lyon et université Columbia aux Etats-Unis) est venu à l’actuariat et à la banque sur le tard : « C’est en suivant les cours du soir du CEA pendant trois ans que je me suis alors rendu compte que j’étais plus intéressé par la finance de marché que par les aspects assuranciels. En assurance-vie par exemple, l’horizon se situe à 20-30 ans, et il faut patienter autant avant de pouvoir valider le modèle que l’on a conçu. En banque, l’horizon est plus court et le travail est donc plus excitant qu’en assurance, à l’exception de l’assurance maritime. »

Mais pour progresser dans le secteur bancaire et acquérir une plus grande visibilité, les actuaires doivent aussi développer d’autres compétences que le seul savoir technique. « Il est important de savoir prendre de la distance par rapport aux feuilles de calcul Excel et être capable d’expliquer ses méthodes et ses résultats à des ‘traders’, des responsables hiérarchiques ou des clients qui sont souvent étrangers à ces techniques de modélisation », prévient Sébastien Fulla. Ce savoir-faire en matière de communication et de management, les actuaires n’y sont pas vraiment préparés par leur formation.

Regain d’intérêt pour l’assurance

Un effort sur ces compétences est d’autant plus nécessaire que, contrairement au domaine de l’assurance où elle est perçue comme une voie royale, la formation d’actuaire, même si elle est appréciée par les banques, n’est pas reconnue à sa juste valeur dans les métiers de la BFI. « Lorsqu’il s’agit de ‘trading’ ou de structuration, les banques ne font pas de différence entre des actuaires et des titulaires d’un master de finance », regrette Anne Eyraud-Loisel, directrice des études de la formation d’actuaire de l’Institut de science financière et d’assurances. D’ailleurs, certains déplorent que « la plupart des actuaires en banque soient souvent liés à des problématiques assurancielles : ‘desk’ de produits dérivés d’assurance, gestion des risques de mortalité ou de longévité… ». Aujourd’hui, on voit émerger un paradoxe : c’est au moment où les banques bâtissent une véritable culture du risque et qu’elles s’intéressent aux compétences des actuaires en ce domaine que ces derniers commencent à... se désintéresser des banques ! « Il y a quelques années, peu nous importait d’être moins bien reconnus dans la banque que dans l’assurance, se souvient Michel S., actuaire et actuellement en salle de marché d’une banque française. Le niveau de rémunération plus élevé en banque était une compensation suffisante. Mais, avec la limitation des bonus et la crise que traverse la finance, ce secteur perd de son attractivité. » Le regain d’intérêt pour l’assurance est d’autant plus accru que ce secteur « est de plus en plus demandeur d’actuaires, afin de préparer la mise en œuvre des contraintes réglementaires de Solvabilité II en 2013, ainsi que la prise en compte des nouvelles normes comptables », relève Anne Eyraud-Loisel. Le cas d’Antoine M. est emblématique. Formé à l’actuariat alors qu’il travaillait déjà dans une banque, il s’inquiète du manque de perspectives dans le secteur financier et reconnaît regarder les secteurs où il pourrait le mieux valoriser son diplôme, que ce soit en assurance ou en conseil. « L’actuariat, c’est un peu une assurance pour mes vieux jours », confie ce professionnel.

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