Eh oui, je travaille aussi pour le bien public !

le 17/02/2011 L'AGEFI Hebdo

A Paris et à Londres, certains financiers, consultants et avocats n’hésitent pas à offrir leur temps et leur expertise pour aider des associations.

En 2010, Clément Bérardi, 37 ans, directeur au sein du cabinet de conseil Eurogroup, a travaillé, parallèlement à ses missions habituelles, pour l’association Parcours d’exil qui propose un accompagnement thérapeutique aux victimes de torture. « C’était un pur travail de conseil, raconte-t-il. Cela me prenait un quart de mon temps professionnel. » Durant plusieurs mois, en tant que chef de projet, ce consultant a conduit trois missions visant à optimiser l’organisation de l’association, trouver des financements et améliorer sa communication. Ce mécénat de compétences - action qui consiste pour des professionnels à donner de leur temps et proposer gracieusement leur expertise à des associations, des établissements publics ou des particuliers -, Clément Bérardi a pu le mener car Eurogroup s’est lancé depuis 2001 dans le « consulting citoyen », selon ses propres termes. Deux fois par an, le dispositif Eurogroup Autrement sélectionne ainsi des organismes d’intérêt général à but non lucratif, puis invite les consultants qui le souhaitent à intervenir pour aider ces organismes dans la réalisation de leurs projets. « Mon métier nécessite par nature de gérer des thématiques différentes, donc je n’ai pas du tout été gêné », précise Clément Bérardi.

Partager ses compétences

Pour les cabinets de conseil, le mécénat de compétences est une pratique plutôt naturelle dans la mesure où les compétences propres à leur métier (diagnostic, élaboration d’un cahier des charges, gestion de projet, management d’équipes…) peuvent être mises à profit dans tout type de structure. Chez Kurt Salmon (ex-Ineum Consulting), Vincent Chaudel a pour sa part choisi, pour conseiller des jeunes en recherche d’emploi, la communication, le sujet qu’il maîtrise le mieux puisqu’il est le directeur de la communication et du marketing en France du géant mondial du conseil. En 2009, il participe donc à Powerday, un événement d’une journée au cours de laquelle tous les salariés sont invités à s’investir dans diverses missions, parmi lesquelles du mécénat de compétences. « J’ai reçu dans les bureaux de la société, par le biais d’une association, trois jeunes en difficulté afin de leur expliquer comment se présenter à un entretien d’embauche, comment s’exprimer, parler de soi… », relate le « dircom ». « Je voudrais maintenant lancer une initiative plus large, qui s’inscrirait dans la durée et se rapprocherait aussi davantage de notre métier de conseil, confie-t-il. J’y travaille et j’espère pouvoir concrétiser ce projet en 2012. » Certains banquiers sont eux aussi portés sur ce type d’action.

Dans le cadre de son partenariat avec l’association Nos quartiers ont des talents, spécialisée dans l’insertion professionnelle de jeunes diplômés issus de quartiers populaires, Société Générale encourage depuis trois ans ses salariés à être « parrains ». Leur objectif : accompagner des jeunes pour leur permettre de décrocher un emploi. Lydie Aymé, managing director et responsable adjoint du département financements à effet de levier de Société Générale pour la France, est « marraine » depuis 2008. « Je trouvais que la réaction de certains DRH était profondément choquante face à de jeunes diplômés issus de banlieues, rapporte-t-elle. J’ai rencontré cinq jeunes diplômés qui étaient au chômage ou exerçaient des emplois sans rapport avec leur niveau de diplômes. Ils cherchaient à travailler dans le secteur de la banque-finance-assurance. Je les ai aidés à se valoriser via leurs lettres de motivation, au cours de simulations d’entretiens d’embauche, et leur ai aussi ouvert mon réseau de contacts. »

A Londres, cette philosophie qui consiste à apporter son expertise au-delà de sa sphère professionnelle est très répandue, et ce depuis longtemps chez les avocats d’affaires. Il s’agit du « pro bono » : « pour le bien public ». Chez DLA Piper, 669 salariés (sur les 800 personnes à la City) sont impliqués dans des actions pro bono. Chez Clifford Chance, 65 % ont contribué à des projets au cours des deux dernières années, contre 45 % chez Herbert Smith. « Nous avons les ressources et les compétences nécessaires pour aider les organisations à but non lucratif, déclare Elaine Hatton, responsable pro bono au cabinet Ashurst. Et pour elles, dix minutes de notre temps peuvent contribuer à faire la différence. » Si le principe du volontariat reste la règle outre-Manche, les incitations se multiplient pour encourager les salariés à adopter l’esprit pro bono. De la simple présentation aux nouveaux venus à un système d’e-mails généralisé sur les projets d’association, l’information circule bien. Certains cabinets vont même jusqu’à intégrer le pro bono dans un système d’incitation salariale où les avocats obtiennent des primes en fonction de leur implication dans des initiatives de « responsabilité sociale des entreprises » (corporate social responsibility, CSR). « Leur engagement compte aussi beaucoup dans leur évaluation », souligne Elaine Hatton.

Tous les avocats peuvent décider de se lancer, mais certains seraient plus engagés que d’autres : « Traditionnellement, il est plus facile pour les avocats juniors d’être investis. Ils sont moins pressés par le temps que les associés, et les organisations non gouvernementales sont en demande de conseils basiques qu’ils sont en mesure de prodiguer explique Roger Leese, associé pro bono chez Clifford Chance. A l’heure actuelle, nous voulons aussi impliquer nos avocats seniors. » Les initiatives sont variées : du conseil gratuit à la microfinance en passant par les droits de l’homme, tout y passe ou presque, à la condition que le cabinet dispose des ressources requises et qu’il n’y ait pas de conflits d’intérêt avec d’autres clients. « Très récemment, nous avons accompagné deux associations qui souhaitaient fusionner. Il s’agissait de rapprocher leurs deux sources de revenus », indique Richard Brophy, responsable CSR au sein du cabinet Herbert Smith. Sous la bannière de son programme FreeLaw, Clifford Chance intervient, lui, toutes les semaines pour des structures juridiques gratuites afin de fournir des conseils en matière d’endettement, d’aides sociales ou encore de logement : « Une personne âgée, dont le fils venait de décéder d’un cancer, n’avait pas les moyens d’acheter une pierre tombale, raconte Tom Dunn, avocat pro bono chez Clifford Chance. Ce jeune homme disposait d’une pension mais les administrateurs de cette pension refusaient d’allouer des fonds pour le paiement de la pierre. Grâce à la représentation de l’un de nos jeunes avocats, ils ont finalement changé d’avis et ont accepté de donner suffisamment d’argent à notre cliente afin qu’elle puisse s’acquitter du coût de la sépulture. » Les projets peuvent aussi se rapprocher du bénévolat : « Avec des avocats, nous avons assaini des rivières pour une association de protection d’animaux sauvages, se souvient Karen Anderson, avocate au cabinet Herbert Smith à Londres. Nous y avons consacré une journée, en apportant une main-d’œuvre non qualifiée mais très enthousiaste ! »

Le capital-risque concerné

Si les avocats ont été pionniers du pro bono, les financiers de la City ont pour leur part pris le train en marche. Des banques comme Citi, HSBC ou encore Barclays mènent ainsi des actions. Mais l’initiative la plus aboutie revient aux financiers du capital-risque. En 2006 a été créée la Private Equity Foundation, dédiée à soutenir les jeunes défavorisés. « Les membres fondateurs cherchaient d’autres moyens que les dons pour leur venir en aide. Des moyens grâce auxquels ils pourraient constater le retour ‘social’ de leurs investissements de la même manière qu’ils visent à obtenir des retours financiers dans leur métier », explique Shaks Ghosh, directeur général de la fondation, qui a levé jusqu’à présent 20 millions de livres et tissé un réseau de 17 associations au Royaume-Uni et 4 en Europe grâce au soutien de 70 sociétés du secteur du capital-investissement. Au total, elle a offert plus de 20.000 heures d’expertise à des organismes caritatifs partenaires. En France aussi, les professionnels du capital-investissement sont mobilisés, grâce à des associations comme l’European Venture Philanthropy Association (qui a une antenne française) ou Ashoka, qui soutient les entrepreneurs « sociaux ». Signe qu’agir « pour le bien public » est très ancré chez certains financiers.

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