La diaspora des jeunes financiers français grandit

le 25/07/2013 L'AGEFI Hebdo

La part des diplômés de grandes écoles qui commencent leur carrière à l’étranger est en forte croissance.

La diaspora des jeunes financiers français grandit

Si la conjoncture avait été meilleure, je serais resté à Paris car c’est la plus belle ville du monde. En trois ans, j’ai réalisé trois stages, dont deux en France. Aujourd’hui, j’ai un projet de création d’entreprise à Shanghai sur lequel je me concentre, raconte d’un ton décidé Victor Audouard, 21 ans, en stage jusqu’à fin août au sein de la mégapole chinoise dans une banque d’affaires française. Ici, j’ai beaucoup d’amis français et ils sont nombreux à travailler dans la finance. Ils ne veulent pas revenir en France à cause de la situation de l’emploi. » Cette réalité est visible dans la dernière étude de la Conférence des grandes écoles (CGE) sur l’insertion des jeunes diplômés d’écoles de commerce et d’ingénieurs : l’an dernier, 16 % d’entre eux ont obtenu leur premier emploi à l’étranger, contre 13 % en 2011, et ce chiffre atteint 23 % pour ceux issus d’écoles de commerce (après 18,2 % en 2011). Avec le gel des recrutements dans les banques de financement et d’investissement (BFI) parisiennes, les jeunes français issus de cursus en finance sont directement concernés par ce phénomène. « Non seulement ils partent, mais ils partent loin, soupire Philippe Raimbourg, professeur à La Sorbonne où il dirige le master ingénierie financière. Cette tendance est récente mais elle prend une certaine ampleur. » En effet, l’étude de la CGE indique que si les pays de destination restent européens à 45 % (Royaume-Uni, Suisse, Allemagne et Luxembourg), la part des Etats-Unis passe de 5,5 % à 7,2 % et celle de la Chine (y compris Hong Kong et Macao) de 4,5 % à 6,8 %.

Attirés par l’Asie

L’Asie attire particulièrement les financiers français en herbe. C’est le cas de Ferdinand Charpentier qui a réussi à décrocher un VIE (volontariat international d’entreprise) d’un an au Japon chez Crédit Agricole Corporate and Investment Bank (CA CIB) en trading sur les dérivés de taux. « Durant mon année de césure en 2010, j’y avais effectué deux fois deux stages de six mois et je souhaitais y retourner afin de retrouver et développer le réseau que je m’étais créé », indique ce diplômé de HEC. Très prisé, le VIE permet aux moins de 28 ans d’effectuer des missions de 6 à 24 mois à l’étranger en étant rémunéré. Mais les places sont réduites dans les établissements financiers français. Lorsqu’il a été recruté par Amundi en VIE pour deux ans à Hong Kong, Romain Chauvin était en poste au sein d’un cabinet de conseil. « J’étais en CDI mais je n’ai pas hésité. Je souhaitais vraiment partir en Asie, je voulais ajouter à mon CV une expérience significative à l’étranger, explique le jeune homme de 25 ans. Ce n’est pas la conjoncture en France qui m’a poussé dans ce sens, mais il est évident que le contexte ne m’a pas retenu. »

Même s’il regrette de voir « cette matière grise quitter la France », Michel Baroni, responsable du mastère techniques financières à l’Essec, veut relativiser ce que certains qualifient de « fuite des cerveaux » : « Certains métiers comme la finance de marché sont internationaux par nature et exigent de faire des carrières hors de France. » Pour Philippe Thomas, directeur du mastère finance de l’ESCP Europe, « les recruteurs demandent aux jeunes d’avoir une expérience à l’étranger, c’est un vrai levier pour un parcours dans la finance ». Les jeunes ingénieurs français semblent d’ailleurs l’avoir bien compris. Selon la dernière enquête de l’Observatoire des ingénieurs, 19 % des ingénieurs débutants (diplômés en 2011 et 2012) étaient employés hors de France fin 2012, contre 14,6 % fin 2008. Ces chiffres reflètent, pour Gérard Duwat, responsable de l’Observatoire des ingénieurs du Conseil national des ingénieurs et scientifiques de France, « la reconnaissance de nos écoles d’ingénieurs à travers le monde. C’est une tendance naturelle qui va avec la mondialisation ».

Pour commencer sa carrière, Imane Hajouji Idrissi a choisi le Chili où elle travaille au sein d’un groupe d’audit. « J’avais envie d'aventure, dit la jeune femme diplômée du mastère finance de l’ESCP Europe. Je suis arrivée au Chili sans parler espagnol et je connaissais une seule personne. J’ai pris des cours et après sept semaines, je passais des entretiens en espagnol. Au quotidien, je rencontre des gens de partout (clients et collègues) : français, allemands, chinois, haïtiens, péruviens, américains... Mon département est en train de grandir, je fais beaucoup de M&A (fusions-acquisitions), 'valuations' et 'due diligence'. » A 26 ans, David (le prénom a été modifié) a « testé » les Etats-Unis avant de revenir en France pour repartir en Israël, où il est aujourd’hui asset manager au sein d’une société de gestion basée à Tel Aviv qui emploie une quinzaine de personnes. « En 2001, j’ai effectué un stage d’un an dans une BFI française à New York. J’ai énormément apprécié, mais j’ai vu que cela ne me correspondait pas : en France, on laisse les personnes faire leurs preuves alors qu’aux Etats-Unis, ce n’est pas du tout cet esprit-là, le management est parfois un peu brutal, se souvient cet ancien de l’ESCP Europe. Je suis revenu à Paris. Je me suis aperçu que le marché européen de l’emploi en finance était difficile, surtout pour les juniors. J’ai décidé de partir en Israël. Ici, les salaires sont probablement moins élevés qu’en Europe mais les perspectives d’évolution sont énormes, tout est à construire et il n’y a ni chômage, ni crise… Je ne sais pas si je reviendrai en France, c’est encore trop tôt mais je garde bien évidement un œil attentif sur ce marché. » « Je reviendrai en Europe quand il y aura des opportunités, déclare pour sa part Imane Hajouji Idrissi. Pour l’instant, je suis bien où je suis et cela ne m’angoisse pas de ne pas savoir pour combien de temps je vais être si loin. »

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