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Défier le plafond de verre

le 10/05/2012 L'AGEFI Hebdo

Confrontées à ce frein invisible qui bloque leurs carrières, nombreuses sont les femmes à choisir l’entrepreneuriat. Un pari risqué mais valorisant.

Défier le plafond de verre

Dans les entreprises du secteur financier, toutes les femmes cadres n’ont pas envie d’attendre que se brise le plafond de verre, cet obstacle virtuel qui les empêche d’accéder à des postes de direction. Si les choses ont commencé à évoluer pour favoriser leur présence au sein des instances dirigeantes (notamment dans les conseils d’administration où elles sont aujourd’hui 21 %), les femmes restent faiblement représentées à la tête des organigrammes. C’est ce qui incite certaines d’entre elles à se lancer dans l’entrepreneuriat. En France, environ 30 % des entreprises créées le sont par des femmes. Et celles-ci les dirigent avec succès. Selon l’édition 2011 de l’index des PME en croissance de Women Equity for Growth, en partenariat avec BNP Paribas Wealth Management, qui a identifié 2.912 sociétés « women-led » (dirigées par des femmes) en France, 66 % sont en progression sur le dernier exercice, contre 57 % des 22.000 entreprises gérées par des hommes (Women Equity a analysé au total les données de 25.000 entreprises en France). Et 61 % des PME menées par des femmes vont croissant sur les trois dernières années, contre 58 % pour les patrons du sexe opposé.

Dans la finance, c’est généralement après de longues années d’expérience dans de grands groupes ou des structures de taille plus réduite que les femmes s’orientent vers l’entrepreneuriat. Un choix principalement guidé par un désir d’indépendance et un besoin d’autonomie que leur statut de salariées ne peut pas offrir. Avant de créer Global Private Equity (GPE), société spécialisée dans la levée de fonds, Sonia Trocmé-Le Page avait passé dix années en banque d’affaires chez Crédit Agricole, dont trois ans aux Etats-Unis. « Créer une société n’est pas de tout repos, mais il faut oser faire ce que l’on veut, affirme la dirigeante. En 2000, lorsque j’ai cofondé GPE avec mon associé Patrick Petit avec lequel je travaillais alors, j’ai saisi une opportunité d’avoir mon propre business, je faisais déjà de la levée de fonds chez Crédit Agricole Indosuez. Nous voulions tous les deux aller plus loin dans notre métier et le faire évoluer de façon indépendante. » C’est cette même envie d’émancipation qui a conduit Catherine Berjal, Anne-Sophie d’Andlau et Frédérique Bouchet à fonder CIAM (Charity Investment Asset Management) en 2009. Cette jeune société de gestion est positionnée sur le très spécifique segment de l’arbitrage sur les opérations de fusions-acquisitions. Ses fondatrices sont toutes issues d’activités de marchés comme le trading et la gestion alternative, des métiers où les femmes sont rares. « Avec Anne-Sophie, nous nous connaissons depuis 2003 (et je connais Frédérique Bouchet depuis une dizaine d’années). En 2008, un ancien de Systeia Capital Management cherchait deux gérants pour créer son fonds et il nous a approchées, raconte Catherine Berjal, présidente de CIAM, qui a été trader pendant 18 années. Nous avons alors pensé que nous pouvions parfaitement lancer nous-mêmes notre propre structure. » « Ce qui nous caractérise avant tout, c’est que nous sommes des professionnelles de nos métiers et depuis longtemps, ajoute Anne-Sophie d’Andlau, directeur général, qui exerçait auparavant comme gérante chez Systeia où elle était la seule femme à ce poste. Ce qui attire les investisseurs, c’est notre professionnalisme, notre expérience et notre 'track record' (historique de performance, NDLR). » Même s’il offre de la flexibilité, l’entrepreneuriat ne permet pas aux femmes d’alléger leur charge de travail. Au contraire. En France, les entrepreneuses travailleraient 46 heures par semaine, mais celles qui exercent dans la finance dépassent facilement ce quota. « Faire carrière dans les fusions-acquisitions, dans sa propre structure ou au sein d’une banque d’affaires, c’est vraiment un choix de vie car ce métier exige beaucoup de travail, souligne Jane Coblence, cofondatrice de Trianon Corporate Finance, société de fusions-acquisitions spécialisée dans les petites et moyennes entreprises qu’elle a créée en 2007 avec son mari. D’ailleurs, nos enfants étaient déjà de grands adolescents lorsque la société a été lancée. »

Réseaux d’investisseurs

Si le genre féminin demeure un frein à l’avancement des carrières, certaines ont décidé de transformer cette « faiblesse » en force, à l’heure où les réseaux féminins se multiplient. En 2009, Dunya Bouhacene, fondatrice et présidente de l’association Women Equity for Growth, a mis sur pied « Women Equity », un programme de capital-investissement dédié aux PME dirigées par des femmes. En France, sur la période 2006-2011, les sociétés dirigées par des femmes n’ont représenté que 5 % des investissements du private equity, selon une étude de cette association et CFnews. « J’ai fondé ce programme après avoir occupé des fonctions de direction financière au sein de différentes organisations et de conseil en stratégie pour des groupes cotés et non cotés et des fonds d’investissement », explique Dunya Bouhacene qui est aussi associée de Women Equity Partners, la structure d’investissement. Le fonds est actuellement en cours de levée avec un horizon de premier closing entre cet été et la rentrée 2012. « Ce qui était frappant à l’époque où j’exerçais en entreprise, c’était l’absence de 'role model', dit-elle. Autour de moi, il n’y avait quasiment pas de femmes à des postes seniors, confirmant leur dimension apparente d’aberration statistique. »

Rassurer et aiguiller

Depuis bientôt dix ans existe aussi Femmes Business Angels (FBA), un réseau de 75 femmes cadres issues de professions libérales et entrepreneuses, qui veulent soutenir les PME créées par des femmes ou des hommes. « Celles qui se présentent à nous ont d’abord besoin d’être rassurées sur leurs capacités à entreprendre. Nous les aidons à gagner en assurance, relate Morgane Rollando, trésorière de FBA, qui a fondé sa propre société de conseil en 2010. Les femmes sont plutôt conservatrices dans leurs décisions d’investissement. Nous regardons les fondamentaux, le profil de l’entrepreneur, les personnes qui l’entourent… » En 2011, un an après sa création, la société de listes de mariage sur internet Lily Liste a bénéficié de l’investissement de deux business angels de FBA. D’autres réseaux d’investisseurs ont aussi pris part à sa levée de fonds. « Dans l’entrepreneuriat, le réseau est fondamental car on perd beaucoup de temps sur des points de détail, témoigne Maïtis Chalain, cofondatrice de Lily Liste. C’est pourquoi être aiguillée est très précieux. » Avant d’embrasser sa carrière d’entrepreneuse, cette trentenaire diplômée en mathématiques et statistiques évoluait dans une tout autre sphère : « Je travaillais dans le 'trading' pour une grande banque française, j’étais responsable de quatre personnes à Paris, Londres et Tokyo. J’ai été volontaire au départ dans le cadre d’un plan, j’avais envie de découvrir autre chose. Je sentais aussi qu'en termes de responsabilités, j’avais atteint un niveau que je pourrais difficilement dépasser, confie la jeune femme qui n’a pas rompu les liens avec ses anciens collègues de la salle des marchés. Ils suivent mon aventure et certains se posent des questions sur leur carrière. » En 2011, cette ancienne spécialiste du prime brokerage a reçu le prix de « l’entrepreneuse de l’année ». Comme d’autres, elle n’a pas laissé le plafond de verre la brider dans ses ambitions.

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