« Chut, voilà le RCCI... ! »

le 22/03/2012 L'AGEFI Hebdo

Redoutés au sein des sociétés de gestion, ces contrôleurs doivent avoir une autorité naturelle pour faire respecter leur rôle.

« Chut, voilà le RCCI... ! »

Ils sont tous les deux trentenaires et dotés d’une solide formation juridique : Arthur Clouard Even (lire son témoignage page 46) et Bertrand Merveille ont accédé fin 2011 à la fonction de responsable de la conformité et du contrôle interne (RCCI) chez Mandarine Gestion et chez Financière de l’Echiquier. Un hasard du calendrier qui illustre une tendance réelle au sein des sociétés de gestion, puisqu’elles doivent se doter depuis 2006 d’une activité de compliance. Elle peut être assurée en interne (en nommant donc des RCCI), ou être déléguée à un cabinet externe (lire l’entretien).

Effet « crise »

Les dernières crises ont renforcé le besoin de contrôle, d’où l’essor de ces services dans un environnement pourtant peu favorable à la création de postes dans la gestion d’actifs. « De nombreuses structures renforcent leur dispositif de contrôle en raison de la crise, de la complexité des produits et de la densité croissante de la réglementation », confirme Tanguy Gossein, RCCI et responsable des risques d’Oddo Asset Management, dont l’équipe est passée de quatre à six personnes depuis son arrivée en 2009. Autre explication au développement des dispositifs de contrôle : les conséquences des défaillances en matière de conformité qui peuvent être lourdes. La commission des sanctions de l’Autorité des marchés financiers (AMF) a ainsi condamné fin 2011 deux sociétés de gestion, Société Générale Asset Management et sa filiale SGAM Alternative Investments, à payer une amende de 1 million et 1,5 million d’euros respectivement pour manquements dans leur mission de contrôle des risques et de la conformité en 2007-2008. Des sanctions qui ont valeur de mise en garde pour l’ensemble de la profession. C’est en effet au RCCI de s’assurer du respect de la réglementation dans toutes les activités de la société de gestion. « Un communiqué de presse, un courrier à un client, un produit à lancer, une activité à développer : je dois évaluer les risques sur toutes les activités de la maison, explique François Traverst, RCCI chez Primonial Asset Management. Mais je ne me contente pas de donner un coup de tampon : je dois apporter de la valeur ajoutée par le conseil. »

Le RCCI est donc à la croisée de tous les chemins. « C’est un métier transversal, on travaille avec la gestion, le middle-office, le marketing, la distribution, la direction générale, le régulateur, etc., indique Monique Diaz, directeur de la compliance d’Axa Investment Managers (IM) et présidente de la commission déontologie de l’Association française de la gestion (AFG). Je dois être l’une des personnes qui connaît le plus grand nombre de collaborateurs sur les quelque 900 salariés d’Axa IM à Paris. » Une réalité assez éloignée de l’image du juriste enfermé avec ses textes dans sa tour d’ivoire.

Carte professionnelle

Les RCCI doivent aussi être de bons communicants puisqu’il leur revient de former régulièrement les salariés. La lutte antiblanchiment, le code de déontologie maison, les bonnes pratiques à respecter sont autant de sujets de formation récurrents, soit en individuel via de l’e-learning, soit encore à l’occasion de sessions dédiées à un service. « C’est un métier interactif, il faut aller au devant des autres salariés pour comprendre leurs besoins et la manière dont ils fonctionnent, souligne Tanguy Gossein. C’est beaucoup plus vivant qu’on ne l’imagine. » Le RCCI doit trouver le juste équilibre entre le respect de la réglementation et le développement de l’entreprise. A ce titre, le soutien de la direction générale, à laquelle la fonction est rattachée, est indispensable. « L’entente entre le RCCI et les dirigeants est essentielle : il faut être capable de dire ‘non’, ce qui nécessite d’avoir confiance dans la capacité d’écoute mutuelle avec son dirigeant », analyse Bertrand Merveille, qui a rejoint Financière de l’Echiquier en décembre 2011 après six années à l’AMF. Même constat pour François Traverst chez Primonial Asset Management : « Il faut être suffisamment solide et documenté pour défendre sa position auprès de la direction générale, qui prend ensuite ses décisions en toute connaissance de cause. » A noter que Monique Diaz, chez Axa IM Paris, n’est pas rattachée à la direction générale de la société de gestion mais au responsable RCCI du groupe Axa IM : « Je participe au comité de direction et je suis donc en contact permanent avec la direction générale, bien qu’ayant une ligne de ‘reporting’ fonctionnel avec la conformité groupe. »

Le RCCI n’est pas tout a fait un salarié comme les autres. « Certains se demandent si on représente l’AMF au sein de la société de gestion ou le contraire », admet l’un d’entre eux. Car plus que tout autre salarié, le RCCI est proche du régulateur qui lui délivre une carte professionnelle, après un passage devant un jury. Du gendarme de la Bourse au gendarme de la société de gestion, il n’y a donc qu’un pas, du moins dans l’imaginaire collectif. Difficile pour les RCCI de se départir de cette image caricaturale. « On me craint un peu, mais cela me fait plutôt rire ! », s’amuse Tanguy Gossein. Sous couvert d’humour, les RCCI entendent souvent les opérationnels murmurer, avec un clin d’œil : « Chut, voilà le RCCI ! ». « Je ne cherche pas la popularité, une certaine distance est nécessaire », considère de son côté Monique Diaz. Mais cette distance ne doit pas conduire à l’isolement. « Je suis dans l’anticipation et la prévention, et pas seulement dans le contrôle », complète Bertrand Merveille. Le métier de contrôleur nécessite aussi une certaine assurance, voire une autorité naturelle, afin que le « non » du RCCI ne soit pas contestable. Car celui-ci doit en permanence fixer des limites aux opérationnels pour assurer le respect de la réglementation, via des procédures formalisées, voire automatisées dans de nombreux cas. Il ne s’agit pas seulement de mettre en place ces processus, mais de les faire évoluer au gré des nombreux changements réglementaires, ce qui nécessite un suivi quasi quotidien de la réglementation. Presque toujours juristes de formation, les RCCI sont par nature à l’aise avec les textes réglementaires. Mais une journée de 24 heures n’y suffit pas toujours. Ils font donc souvent appel à des aides externes. « Nous réalisons une veille réglementaire, ainsi que des formations spécifiquement dédiées aux RCCI, par exemple sur la lutte antiblanchiment, explique Dominique Pignot, directrice de la communication et de la formation de l’AFG. Elles sont notamment utilisées par les petites sociétés de gestion. » Car les plus grandes maisons bénéficient en interne d’une armée de juristes capables de décrypter le moindre changement de virgule dans un texte. Au risque, pour eux, d’être assaillis de questions : « On nous sollicite parfois sur des sujets relevant plus de l’opérationnel que de la conformité, constate Monique Diaz. Mais avec la crise, les opérationnels sont soucieux de valider chaque étape de leur projet. »

Pas de routine

Côté rémunération, les RCCI seniors perçoivent un fixe compris entre 70.000 euros et 120.000 euros, voire davantage dans les grandes maisons. Pour les juniors, la fourchette se situe entre 50.000 et 60.000 euros, auxquels s’ajoute une part variable, quel que soit le type de structure. Sans cesse contraints de revoir les procédures en raison des changements réglementaires, les RCCI ne craignent pas la routine. C’est d’ailleurs une fonction que l’on peut exercer, à divers niveaux, pendant de longues années. Elle peut ensuite déboucher sur un poste de secrétaire général. Peu de RCCI envisagent en revanche de changer de secteur d’activité, même pour aller dans la banque. « J’ai déjà été approché par des chasseurs de têtes pour rejoindre un établissement bancaire mais je ne me sens pas à l’aise dans cet univers très différent de celui de la gestion d’actifs », confie le RCCI d’une société de gestion. « Au-delà du contrôle, je pense que je pourrais apporter beaucoup dans un service plus opérationnel, commercial par exemple, estime un autre. Mais des précautions sont nécessaires pour éviter les dérapages. » Il ne faudrait pas qu’un ex-RCCI très au fait des procédures de contrôle soit à même de les contourner une fois devenu opérationnel…

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