Des chiffres et des… lettres

le 11/04/2013 L'AGEFI Hebdo

Au quotidien, le cœur des financiers balance entre cahier-stylo et tablette-ordinateur portable. Avec le numérique, les pratiques évoluent.

Des chiffres et des… lettres

es directions générales des grandes entreprises privilégient désormais le format note de synthèse, avec des documents qui ne doivent souvent pas dépasser une page », observe Benjamin Blavier, cofondateur de l’association interentreprises B'A'BA, qui lutte contre l’illettrisme au sein de grands groupes. Ce spécialiste s’interroge sur cette évolution qui a, selon lui, « donné naissance à une espèce de ‘novlangue’, avec un vocabulaire particulièrement restreint. Certains diront que cela oblige à aller à l’essentiel, à faire preuve de synthèse, autant de qualités valorisées dans l’entreprise comme outils d’aide à la décision. Je considère que certains sujets méritent que l’on prenne du temps. Tout ne peut pas se décider rapidement, l’écrit contribue à nourrir la réflexion ».

Le temps dédié à l’écrit

Chargée de communication chez BNP Paribas, Marie-Annonciade Petit constate pour sa part que les articles qu’elle rédige pour le site internet de la banque sont plus synthétiques qu’auparavant : « La communication est de plus en plus orientée vers le digital. Et comme un internaute reste au maximum deux minutes sur un site, cela nous incite à rédiger des articles de plus en plus courts et qui peuvent ensuite être relayés sur notre fil Twitter, notre page Facebook et notre blog. » Ces nouvelles exigences ont aussi entraîné un changement de ton dans sa rédaction. « Il y a quelques années, le discours était très institutionnel et impersonnel. J’écrivais mes articles à la troisième personne en parlant de l’entreprise. Aujourd’hui, je privilégie le ‘vous’ ou le ‘nous’ afin de personnaliser la relation avec des lecteurs noyés sous un flot d’informations », indique la jeune femme qui a une dizaine d’années d’expérience dans la communication.

De là à dire que la pratique de l’écriture est en train de se perdre ou de se réduire à sa plus simple expression, il y a un pas que se refuse à franchir Didier Desert, associé d’Ernst & Young en charge de la performance RH. « Dans un cabinet comme le nôtre, la pratique de l’écrit reste largement répandue, souligne-t-il. Nos avocats et nos consultants sont en permanence amenés à rédiger des notes de synthèse ou des commentaires détaillés sur Word, à concevoir des présentations sur PowerPoint... Nos auditeurs ou nos experts en M&A, qui manipulent peut-être plus souvent des tableaux Excel, doivent eux aussi écrire des recommandations ou des dossiers. » Avocat spécialisé dans le droit des affaires et les fusions-acquisitions au sein du cabinet Reed Smith, Mickaël Lévi, 35 ans, consacre entre 55 % et 60 % de son temps à l’écriture. « Cela va de l’e-mail de correspondance aux confrères ou aux clients à la rédaction de contrats d'acquisition qui peuvent faire entre 20 et 40 pages, en passant par les commentaires que je suis amené à formuler sur une proposition de contrat rédigée par le conseil de l’autre partie, parce qu'il y a des éléments avec lesquels je ne suis pas d’accord. »

Pas de lien générationnel

Chez Axa Investment Managers (IM), Mathieu L’Hoir, 36 ans, stratégiste actions, passe quant à lui environ 20 % de son temps à écrire des documents de deux à douze pages traitant de sujets d’actualité ou de fond. Une fois par mois, il rédige le chapitre « actions » du document de stratégie qui définit les vues d’allocation de sa société de gestion. « Au sein de l’équipe recherche et stratégies d'investissement, mon principal travail consiste à définir, avec les gérants de portefeuille, les stratégies d’allocation entre les différentes classes d’actifs. Je passe donc une grande partie de mes journées les yeux rivés sur des écrans à analyser les chiffres, explique celui qui a rejoint Axa IM l’an dernier après avoir travaillé chez Société Générale et HSBC Global Asset Management. Mon rôle, c’est aussi de fournir à nos clients externes des vues sur l’environnement de marché. Tous ces documents sont d’ailleurs diffusés sur notre site et parfois repris dans les médias. » Ce titulaire d’un doctorat de La Sorbonne répond aussi beaucoup par email aux interrogations des gérants de portefeuille en interne et des clients désireux d’avoir un avis sur une problématique d’allocations. « Je consacre enfin beaucoup de temps à construire des présentations PowerPoint puisque je suis fréquemment amené à rencontrer des clients pour leur exposer nos scénarios macroéconomiques et de marché. » Signe des temps, le financier rédige tous ces documents directement sur ordinateur. « J’utilise très peu le papier, uniquement pour prendre des notes en réunion ou pour griffonner une idée lorsque je n’ai pas d’ordinateur à portée de main », reconnaît-il.

Mickaël Lévi, lui, reste très attaché aux cahiers où il consigne systématiquement tout ce qui se dit durant les réunions et les conférences téléphoniques. « Je peux ainsi retracer très facilement l’ensemble des échanges entre les parties, mais c’est vrai que dès qu'il faut rédiger, je tape directement dans Word. » Les bons vieux cahier et stylo pourraient devenir une espèce en voie de disparition, à en croire Didier Desert : « Les jeunes collaborateurs qui intègrent aujourd’hui Ernst & Young ont utilisé des outils numériques tout au long de leur parcours académique. Ils n’hésitent donc pas pendant une réunion à prendre leurs notes directement sur leur ordinateur portable ou leur tablette, ce qui leur évite d’avoir à les ressaisir à la fin de la réunion. Chose que je suis incapable de faire : d’abord parce que je ne tape pas assez vite, ensuite parce j’aurais le sentiment d’introduire une barrière avec mes interlocuteurs. »

Contrairement aux idées reçues, il n’y a pas, d’un côté, des collaborateurs seniors qui seraient capables de rédiger des belles phrases et, de l’autre, des profils plus juniors fâchés avec l’orthographe et la grammaire. « 

On peut observer, voire regretter, une segmentation marquée entre ceux qui maîtrisent encore l’écrit et ceux qui ont perdu le sens de la beauté du verbe, mais cette différence n’est pas forcément générationnelle,avertit Didier Desert. Elle découle aussi du parcours académique et de l’environnement. En schématisant, les diplômés de Sciences-Po travaillant pour le secteur public rédigent toujours avec aisance, ce qui peut sembler plus difficile pour certains jeunes ingénieurs qui sont moins confrontés à la syntaxe, à l’orthographe et à la grammaire depuis la terminale ou la prépa. Pour moi qui aime lire et écrire, cela me donne parfois des sueurs froides ou quelques travaux de réécriture. »

Orthographe, baisse générale

Au quotidien, Marie-Annonciade Petit remarque une baisse du niveau général en orthographe. « Même dans les métiers de la communication, la nécessité d’aller vite fait que beaucoup négligent le vocabulaire ou la grammaire. C’est une chose que j’ai beaucoup de mal à admettre car j'ai un rapport très rigoureux avec l’écriture pour moi-même et pour les autres. Je vois néanmoins que ceux qui sont à des postes à responsabilités manient en général très bien le français. Je ne vois pas comment on peut prétendre évoluer sur le plan professionnel si l’on n’arrive pas à construire correctement une phrase avec un sujet, un verbe et un complément. »

Chez Ernst & Young, l’écriture fait d’ailleurs partie des items testés avant d’embaucher un nouveau collaborateur. « Avant de les recruter, nous confrontons les candidats à la réalité de notre métier en leur demandant par exemple de rédiger une réponse à un client, explique Didier Desert. Grâce à ce filtre en amont, nous nous assurons d’un niveau homogène pour tous nos collaborateurs. » Et si demain, la prise de distance avec l’orthographe devait encore s’accentuer ? Ce ne serait pas un problème, assure cet ancien de l’Institut d’études politiques de Bordeaux et de l’Essec : « Nous nous adapterons car notre entreprise reflète la société dans laquelle elle évolue. Nos collaborateurs ont suivi la même formation que leurs clients. Ils ont grandi ensemble et ont développé les mêmes réflexes ou pratiques. L’amoureux des lettres que je suis peut regretter ces évolutions, mais en tant que professionnel RH, je peux affirmer que cela n’entraînera pas de risques opérationnels pour la pérennité de l’activité du cabinet. » Chez les financiers, les formules mathématiques ne sont donc pas près de céder la place aux formules littéraires…

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