Au bureau, I speak english !

le 17/10/2013 L'AGEFI Hebdo

Plus qu’une évidence, parler anglais dans la finance est un impératif pour être recruté et évoluer, en France comme ailleurs.

Illustration: Fotolia

Chez Axa Investment Managers (IM), une fois par mois, l’heure du déjeuner est l’occasion de parler anglais. Bien rédiger ses mémos et ses présentations, se méfier des « faux-amis », être à l’aise à l’oral, connaître les différences culturelles… font partie des thématiques abordées. Une initiative conjointe des ressources humaines et des nombreux anglophones qui peuplent le bureau parisien : Irlandais, Américains, Ecossais, Canadiens, Anglais… « J’y apprends toujours quelque chose ! Les formules de politesse, par exemple, ne sont pas toujours évidentes à l’usage », raconte Jérémy Cavailles, 26 ans, fund research manager, fidèle à ce rendez-vous mensuel. Le jeune homme a été exposé rapidement à la pratique des langues : il a intégré une classe européenne avec renforcement en anglais dès la 4e, et a effectué des voyages scolaires à Londres et Washington. Ses deux ans de spécialisation en finance à Toulouse Business School se sont déroulés entièrement en anglais. « Je ne me qualifierais pas de bilingue car pour moi, cela signifie avoir vécu plusieurs années dans un pays anglophone. Mais je me sens très à l’aise avec la langue », explique-t-il. Il la pratique au quotidien, à l’écrit comme à l’oral. Cette langue, dominante dans la finance, est-elle mieux maîtrisée en France et plus répandue qu’autrefois ? « Dans les années 80, parler anglais couramment était un plus qui garantissait une évolution professionnelle. Aujourd’hui, sans l’anglais, un jeune diplômé ne sera même pas recruté », affirme Myriam Wagner, responsable ressources humaines chez Crédit Agricole Corporate & Investment Bank (CA CIB). « Cela contribue à l’employabilité, confirme Cindy Amar, fixed income derivatives and emerging markets sales chez Natixis. J’ai d’abord été embauchée sur le 'desk' France, puis étant bilingue anglais, une collaboratrice de nationalité étrangère m’a recrutée pour couvrir le 'desk' international. » La jeune fille de 28 ans maîtrise aussi l’hébreu, le mandarin et l’espagnol et a passé une licence de langue avant de rejoindre l’EM Lyon. Stéphanie Manet, 27 ans, consultante au global corporate service chez CBRE, a pour sa part appris l’anglais… en Chine : « J’ai passé deux ans à Shanghai et Pékin dans le cadre d’un double diplôme avec l’école de commerce EPSCI et de deux stages. Dans le milieu professionnel, tout le monde échangeait en anglais. Au début, je comprenais tout mais je n’osais pas répondre, de peur de faire des erreurs, puis finalement je me suis lancée. »

Usage quotidien ou non

Si l’anglais est incontournable pour rejoindre le secteur de la finance et y évoluer, tous les salariés n’y sont pas exposés avec la même intensité. « La banque est de dimension internationale mais à Paris, je m’occupe d’une clientèle française, précise Jessica Goldsztain, 28 ans, vendeuse crédit chez Nomura, titulaire du fameux master 203 de Dauphine. Toutefois, une partie de mon équipe de 'trading' et mes managers sont basés à Londres, or je suis en contact très régulier avec eux. Pour résumer, j’échange en français avec mes clients et mon équipe, et en anglais dès que je suis en contact avec Londres. » Chez Axa IM, Jérémy Cavailles n’écrit quasiment que dans la langue de Shakespeare : « Je rédige la majeure partie des présentations de notre offre de produits en anglais, car les vendeurs à qui elles sont destinées s’adressent à une clientèle internationale. Les échanges d’e-mails en interne se font aussi principalement dans cette langue. Je parle français avec les vendeurs avec qui je travaille, mais mon service compte douze nationalités différentes, donc nous sommes amenés à parler anglais entre nous aussi. » Le service où travaille Stéphanie Manet chez CBRE est le point d’entrée de toutes les sociétés étrangères : « J’échange en anglais avec les interlocuteurs, le directeur est britannique et nous parlons régulièrement dans cette langue aussi entre collègues, sur le plateau. » L’anglais est d’ailleurs souvent roi, au point d’éclipser les autres langues. « J’entretiens mon niveau d’espagnol car je passe des vacances en Espagne, mais je n’ai pas l’occasion de le pratiquer très régulièrement au travail », reprend Jérémy Cavailles. Polyglotte, Cindy Amar chez Natixis ne peut pas toujours pratiquer toutes les langues qu’elle connaît. « Je parle anglais avec nos clients plus de 75 % de mon temps. J’ai également l’occasion d’échanger en hébreu et parfois en espagnol. Mes compétences en mandarin avaient intéressé mon management lors de mon recrutement, même si je n’en ai pas actuellement l’usage dans mon travail. Alors je fais en sorte de me promener souvent dans les quartiers chinois de Paris ! »

Pour maintenir un bon niveau linguistique, il faut pouvoir l’entretenir. Après un IUT de gestion, un bachelor passé en Angleterre et le diplôme de l’ESC Rouen, Sylvain Cocchi, 31 ans, a démarré sa carrière au Mexique avant de rejoindre CBRE en France en tant que consultant immobilier, avec une très bonne maîtrise de l’anglais et de l’espagnol : « J’ai perdu l’habitude de pratiquer l’anglais car mes interlocuteurs sont majoritairement des PME françaises, même si j’ai de temps en temps l’occasion d’échanger avec des clients étrangers. Si je devais travailler plus régulièrement avec ces derniers, il faudrait sans doute que je suive une formation intensive. » Même si les échanges dans les bureaux parisiens des grandes sociétés financières se font souvent en français, la dimension internationale du secteur exige que les personnes qui y évoluent maîtrisent la langue de Shakespeare. « Rares sont les entreprises qui recrutent quelqu’un qui ne parle pas anglais, mais ce ne sera pas toujours pour autant la langue de travail », observe Marina Baillon, senior manager de la division finance du recruteur Robert Walters. « Nous exigeons un niveau minimum d’anglais même pour certaines fonctions support, car les documents sont souvent rédigés dans cette langue, et les personnes sont susceptibles de devoir répondre à un appel international. Nous proposons aussi bien sûr des formations, des cours particuliers, par téléphone, voire une immersion à l’étranger, pour leur permettre d’acquérir un niveau d’aisance suffisant. Les candidats qui postulent pour travailler sur les marchés sont quant à eux systématiquement testés lors de l’entretien d’embauche », souligne encore Myriam Wagner.

Exigence

« Les entreprises sont beaucoup plus exigeantes sur le niveau d’anglais de leurs collaborateurs », remarque aussi Damien Augier, directeur de la société de séjours linguistiques Boalingua. Jessica Goldsztain, chez Nomura, avait acquis un bon niveau lors de son cursus qui lui a permis de passer quelques mois à Londres. Un atout pour son embauche puisqu’elle a été testée sur le terrain. « Mon entretien de recrutement s’est passé en anglais car j’ai rencontré directement les équipes de Londres », relate-t-elle. Depuis 2010, le master 203 à Dauphine est enseigné entièrement en anglais. De bons scores au GMAT*, au TOEFL**, et parfois un test complémentaire en anglais sont d’ailleurs exigés pour intégrer la prestigieuse formation. « Nous souhaitions améliorer le taux d’insertion de nos étudiants dans les pays anglo-saxons, explique Gaëlle le Fol, directrice du master. Londres, notamment, embauche une grande part de nos diplômés, 36 % l’an dernier et 40 % cette année. Il y a aussi une volonté d’ouvrir le master aux étudiants étrangers et de rentrer dans la compétition internationale des masters en intégrant les grands classements. » Le cursus comprend aussi deux voyages d’études dans de grandes sociétés d’investissement et de grandes banques, pour compléter l’approche internationale des étudiants. Une dimension globale que les étudiants se destinant à la finance et les jeunes professionnels du secteur appréhendent très bien. « En rejoignant la finance, je savais que je n’aurais pas affaire qu’à des Franco-Français, c’est ce qui me plaît aussi ! », conclut Jessica Goldsztain. 

*Graduate management admission test.

**Test of english as a foreign language.

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