Bientôt diplômés, déjà chefs d’entreprise

le 16/02/2012 L'AGEFI Hebdo

Les écoles de commerce abritent de jeunes entrepreneurs pressés de mettre leurs cours en pratique… au sein des sociétés qu’ils fondent.

Illustration: Cire

Mon père et ma mère sont chefs d’entreprise. Je baigne dans l’entrepreneuriat depuis que je suis petit. » A tout juste 25 ans, Guillaume Kolodziejezyk, étudiant en master 2 du programme grande école d’Euromed Marseille, fait figure de « serial entrepreneur ». Lorsqu’il débarque en septembre dernier dans la cité phocéenne, le jeune homme a déjà contribué au développement de la jeune société Dogfinance (dont il est actionnaire), un réseau social sur internet dédié aux financiers. Insatiable, il fonde en avril 2011 toste.fr, un site d’achats groupés spécialisé dans les restaurants, les soirées, les discothèques et les bars à Paris, avec l’un des cofondateurs de Dogfinance et trois autres associés.

Une option de carrière

Comme Guillaume Kolodziejezyk, de plus en plus d’étudiants se lancent dans la création d’entreprise avant même d’avoir terminé leurs études. « A l’Essec, la croissance du nombre de créations de sociétés est exponentielle, confirme Julien Morel, directeur d’Essec Ventures, l’incubateur de l’école qui a accompagné 146 entreprises depuis son inauguration en 2000. Aujourd’hui, l’entrepreneuriat est une option de carrière comme une autre. Quand certains choisissent de se spécialiser dans la finance ou la comptabilité, d’autres créent leur entreprise. Et il ne s’agit en aucun cas d’un choix par défaut. Les nouveaux créateurs se montrent beaucoup plus individualistes (dans le bon sens du terme), en privilégiant l’aventure personnelle. Il y a quelques années, nous avions sollicité les anciens de l’Essec pour qu’ils donnent à nos étudiants des idées d’entreprises. Ce brainstorming avait débouché sur de très bonnes idées mais aucun étudiant ne les avait reprises. Parce que ce n’était pas… les leurs. » Pour lancer son site internet stage-argentine-cordoba.com, Ambroise Jacquet, 21 ans, étudiant en master 1 finance à l’université Lumière Lyon 2, s’est ainsi inspiré de son expérience personnelle. « A la fin de ma licence banque-finance, j’ai eu beaucoup de mal à trouver un stage à l’étranger et j’ai dû me rabattre sur une solution de facilité en allant à Cordoba en Argentine, où mon frère était installé. A mon retour en France, je me suis associé avec lui et mon ancien maître de stage afin de créer une société spécialisée dans la recherche de stages à Cordoba. » En quatre mois, son site enregistre plus de 160 demandes et place une dizaine de stagiaires. Quentin Molinié, Numa Bourragué et Aris Christodoulou, étudiants en dernière année du programme grande école à l’EM Lyon, ont eux aussi puisé dans leur parcours pour imaginer eCap Partner, une société de conseil en fusions-acquisitions (M&A) spécialisée dans les transactions small caps dans l’univers des technologies et du « digital media » (publicité sur écrans plats). « L’idée est venue de Quentin qui travaillait dans une structure de M&A, raconte Aris Christodoulou. Il s’est aperçu qu’une place était à prendre sur le créneau des valorisations de moins de 5 millions d’euros. Nous avons donc décidé de tenter l’aventure à trois, les différents stages que nous avions réalisés dans des entreprises du secteur financier ne nous ayant pas convaincus. Le cadre hiérarchique y était très rigide et l’implication des juniors assez faible, malgré la quantité de travail fournie. De plus, les banques d’affaires ne comprennent pas toujours les enjeux d’internet. »

Cette apparition d’une génération spontanée de créateurs dans les écoles de commerce doit beaucoup au développement de filières entrepreneurs. « Lorsque je suis entré à l’EM Lyon, je n’avais pas pour idée de créer une entreprise, confie Aris Christodoulou. C’est le positionnement de l’école, très orienté vers l’entrepreneuriat, qui m’a incité à me lancer. » Une fois le projet sur les rails, les jeunes entrepreneurs se voient offrir des conditions optimales pour cumuler études et lancement de l’entreprise. « Au début, c’était très difficile car j’avais beaucoup de cours et d’options à valider, se souvient Guillaume Kolodziejezyk. Mais comme j’avais la chance de pouvoir organiser mon emploi du temps, je me suis arrangé pour regrouper les cours en début de semaine afin de pouvoir travailler sur mes entreprises en fin de semaine et le week-end. Aujourd’hui, comme j’arrive en fin de cursus, je suis tous les cours à distance, ce qui me permet de me consacrer aux entreprises pendant la semaine et de réviser mes cours le week-end. »

La charge de travail est dense, mais ce n’est pas un problème. « C’est une question de volonté », résume Jonathan Levy-Bencheton qui a rejoint en septembre dernier le mastère spécialisé management et nouvelles technologies dispensé conjointement par HEC et Télécom ParisTech. C’est dans cette école d’ingénieurs qu’il a fait la connaissance de Davide Bonapersona avec qui il vient de créer Feeligo, une application spécialisée dans la vente de biens virtuels sur les réseaux sociaux : « Quand on est motivé, on trouve toujours le temps de faire les choses. En plus, chaque cours nous permet d’avancer sur ce projet, et inversement. Il n’y a donc pas d’un côté la formation et, de l’autre, l’entreprise. Il s’agit d’un tout que l’on arrive à cumuler. » Comme ses camarades entrepreneurs, Jonathan Levy-Bencheton apprécie à leur juste valeur les enseignements délivrés. « Lorsque j’ai intégré HEC, je sortais de l’Institut de l’internet et du multimédia où l’on m’avait inculqué de solides bases en marketing, stratégie et management. Avec le mastère spécialisé, j’ai pu monter en compétences dans ces trois domaines, et découvrir la finance et la gestion que je connaissais moins. Tout cela m’a permis de bâtir moi-même le premier ‘business plan’ de l’entreprise, et je me sens aujourd’hui parfaitement armé pour la développer. »

Incubateurs

Pour accompagner leurs jeunes créateurs d’entreprise, la plupart des écoles ont mis en place des incubateurs qui leur sont dédiés. A l’Essec, Essec Ventures va plus loin que le simple coaching, comme l’explique Julien Morel : « Nous avons signé des partenariats avec des sociétés d’avocats, des fonds d’investissement, des cabinets de crédit d’impôt recherche et des sociétés de conseil en marketing qui accompagnent gratuitement les créateurs dans le cadre d’un mécénat de compétences. Nous avons aussi créé notre propre fonds, Essec Ventures 1, qui investit chaque année dans trois ou quatre projets. » L’appartenance à une école ou université reconnue permet aussi de crédibiliser la démarche, notamment pour trouver des financements. Chez eCap Partner, Aris Christodoulou et ses deux associés ont déjà bouclé une première levée de fonds de quelques dizaines de milliers d’euros pour faire entrer dans leur capital cinq investisseurs. Guillaume Kolodziejezyk peut, lui, se targuer de compter parmi ses actionnaires, Pierre Blayau, PDG de Geodis, fournisseur mondial de services logistiques qui emploie 30.000 salariés. « J’étais allé lui demander des conseils. A la fin de la présentation, il m’a demandé s’il pouvait investir dans l’entreprise », s’étonne encore le jeune homme.

Ces entrepreneurs en herbe ne manquent pas d’ambition. Lorsqu’est abordée la question de l’avenir, personne ne veut envisager l’échec, ni le repli vers une carrière toute tracée dans la finance. « Pourtant, le passage par la création d’entreprise est de plus en plus apprécié par les recruteurs, observe Julien Morel. Il ouvre des portes dans le ‘private equity’, les fusions-acquisitions, l’analyse financière… » Parmi tous les étudiants cités, Ambroise Jacquet est le seul à envisager une carrière dans une grande structure. « J’aimerais d’abord travailler une dizaine d’années dans la finance parce que j’ai fait des études en ce sens et que j’aime cela. Mais dès que j’aurai mis suffisamment d’argent de côté, je me verrais bien retourner en Argentine pour y monter une société. Il y a là-bas de réelles opportunités, notamment autour de la gastronomie française que les Argentins connaissent mal. » Dans un marché de l’emploi morose, les jeunes diplômés pourraient être encore plus nombreux à exprimer leur appétit d’entreprendre…

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