Banque et université, l’accord imparfait

le 20/06/2013 L'AGEFI Hebdo

Face aux diplômés des grandes écoles, favoris des recruteurs, la concurrence est rude pour les jeunes issus de l’université.

Sur le campus de l’université Paris Dauphine. François Perri/REA

Thibault Saguez, manager chez PwC, le reconnaît, son profil est « atypique » parmi ceux qu’il côtoie au sein des bureaux de Neuilly-sur-Seine du groupe d’audit. Sa formation initiale ne destinait pas du tout ce trentenaire aux missions d’audit et de conseil qui occupent son quotidien : « J’ai fait des études de philosophie et d’histoire à l’université de Paris IV. A 20 ans, je ne m’imaginais pas du tout dans la finance ! Mon code génétique est littéraire, ma passion, c’est l’histoire, la philosophie mais je n’avais jamais renoncé à rejoindre le monde de l’entreprise. » C’est grâce à la première édition de l’opération « Phénix » en 2007 que ce littéraire a pu être recruté chez PwC. Le groupe est à l’origine de cette initiative qui vise à ouvrir le recrutement des grandes entreprises aux universitaires diplômés en sciences humaines (littérature, histoire, philosophie, théologie, etc). « J’ai lu un article sur Phénix et lorsque j’y ai participé, PwC m’a attiré. C’était pourtant la seule entreprise que je ne connaissais pas, raconte l’auditeur. J’ai été intéressé par la pluridisciplinarité des métiers, la possibilité de mobilité à l’international, la moyenne d’âge des collaborateurs de l’audit. Lorsque j’ai visité les bureaux, je me suis projeté dans ce cadre de travail. »

« Phénix » est reconduit chaque année depuis six ans mais les relations entre les entreprises du monde financier et l’université restent distantes. Pour preuve, en 2012, la dernière opération n’a permis que quatorze embauches, dont six chez PwC, trois chez Axa et deux à la Bred. En outre, Société Générale, partenaire depuis le lancement, n’a pas participé à la dernière édition, sans doute en raison de son plan de réductions de postes. Néanmoins, depuis la crise et sa remise en cause des modèles de management, certaines institutions financières essaient de se rapprocher davantage des formations des établissements publics d’enseignement supérieur. Ainsi, Crédit Agricole vient de signer une charte avec cinq universités dont l’un des objectifs est de favoriser le recrutement sur des postes à haut potentiel.

Déficit de reconnaissance

En réalité, pour les diplômés de faculté, le problème se pose dès le départ lors de la recherche de stages. En effet, face aux grands favoris des recruteurs que sont les étudiants des grandes écoles (HEC, Essec, ESCP…), la concurrence est rude. « Il y a des idées reçues sur les universitaires, constate Jules Bouvet, 22 ans, en troisième année du magistère finance de La Sorbonne, un diplôme reconnu. On m’a parfois dit en entretien que je n’étais pas passé par les classes préparatoires. Mais l’université aussi est sélective ; en première année d’économie, il y a 1.200 étudiants. Le magistère, c’est 30 places. On ne démérite pas à s’orienter vers les programmes universitaires ! » « Les recruteurs aiment les profils grandes écoles en raison de leur prestige. Mais les écoles de commerce proposent un enseignement généraliste alors que celui des universités est souvent plus technique », défend aussi Quentin Leguilloux, du même magistère.

En France, la perception des cursus par les recruteurs est déterminante, comme le confirme cet étudiant actuellement en stage dans une BFI* française : « Certaines formations universitaires en finance souffrent d’un déficit de reconnaissance du monde professionnel. Si un diplôme n’est pas reconnu, les stages au sein de grandes institutions seront difficiles à obtenir. » Détenteur du renommé et très ancien master 2 banque finance de La Sorbonne dirigé par l’économiste Christian de Boissieu, Sotir Dimovski, 24 ans, assistant gérant chez Lyxor Asset Management, n’a, lui, jamais douté de son employabilité : « Mon cursus ne m’a jamais gêné auprès des recruteurs. Au contraire, j’avais confiance. » De leur côté, les entreprises se défendent de « discriminer » les universitaires au profit des jeunes des écoles de commerce et d’ingénieurs. « Depuis deux ans, nous avons une cartographie des universités qui nous intéressent, nous avons identifié 425 masters qui correspondent aux besoins de nos métiers, indique Laurence Lavanant, responsable campus management et pré-recrutement chez Société Générale. Ce fut un travail de fourmi, qui, aujourd’hui, nous permet de 'sourcer' les étudiants dans ces programmes. » Sophie Serratrice, responsable du recrutement du groupe Crédit Agricole, souligne pour sa part avoir « dynamisé [la] méthode de recrutement avec des tests d’aptitudes (qui se font à distance) que les candidats doivent passer avant d’être conviés à des entretiens de visu. Cela permet d’ouvrir nos postes à des candidats issus de formations moins connues ». Chez Credit Suisse France, certains postes sont plus ouverts que d’autres. « Pour certains métiers comme la banque d’affaires, il est vrai que nous avons des grandes écoles cibles, (nous avons cinq écoles partenaires : Polytechnique, Centrale Paris, HEC, Essec, ESCP), admet Yann Guillou, DRH de la banque. En salle de marché, c’est moins homogène, on peut trouver davantage de profils universitaires. » Si les grandes écoles sont autant appréciées, c’est parce qu’en plus du diplôme, elles offrent à leurs élèves un outil très utile dans les métiers de la relation client : des réseaux d’anciens vastes et puissants. Mais c’est aussi le cas de certains programmes universitaires, comme tient à le rappeler Pierre Bertrandias, président du bureau des étudiants du magistère banque finance d’Assas : « Nous avons un grand réseau d’anciens avec leurs postes et leurs coordonnées. Certains sont d’ailleurs dans le conseil de surveillance du magistère. Lorsque nous postulons, on nous rappelle. Cette année, les 19 étudiants ont tous trouvé des stages. » Certains rappellent que les établissements tricolores ont une approche moins ouverte que leurs concurrents étrangers sur les bagages académiques des candidats. « Il y a plusieurs années, lorsque je suis revenu en France après avoir étudié aux Etats-Unis, il était compliqué de faire comprendre mon double cursus aux recruteurs français, se souvient Yann Guillou, diplômé de l’université de Paris XIII. Je pense qu’il faut éviter les clones. Pour favoriser la créativité dans une entreprise, il faut des collaborateurs aux parcours hétérogènes. » Pour Thibault Saguez, « il y a une culture de la confiance en soi dans les grandes écoles, tandis qu’à l’université, on est très critique sur son propre travail ».

L’alternance

Petit à petit, les mentalités évoluent. Très répandue dans les banques, l’alternance est par exemple un moyen efficace d’insertion professionnelle pour les universitaires. Après un master 2 en droit pénal et financier en alternance au sein d’Amundi, Aurélia Lauby a été recrutée chez LCL comme inspectrice générale, métier qui mène à de belles carrières dans les groupes bancaires. « Mon profil est atypique. Les universitaires sont en minorité à l’inspection générale. Il y a beaucoup de diplômés d’écoles de commerce, relève la jeune femme de 24 ans. En ce qui me concerne, mon parcours juridique est bien perçu. Je sais où aller chercher les informations liées au droit, j’ai plus de facilité à lire les textes de loi. » Par ailleurs, afin de redynamiser le concept « Phénix », il est prévu de l’ouvrir à toutes les formations universitaires (et non plus uniquement à celles en sciences humaines). « Nous souhaiterions amorcer cela dès l’année prochaine », confie Bernard Deforge, responsable de l’opération et associé chez PwC. Professeur à La Sorbonne où il dirige le master ingénierie financière, Philippe Raimbourg lance quant à lui une idée : « Il faudrait créer un grand forum interuniversitaire sur les métiers de la finance. » En attendant que ces projets se concrétisent (ou pas), les étudiants de la « fac » s’occupent eux-mêmes du marketing de leur diplômes. « L’été dernier, j’ai effectué un stage dans un cabinet de conseil en stratégie qui ne recrutait que des écoles cibles, raconte Jules Bouvet. Ils ont sollicité pour un stage cette année d’autres étudiants du magistère, ce qui montre qu’ils en ont gardé une bonne image. A la rentrée, je ferai un stage dans une banque d’affaires indépendante à Paris. Je serai leur premier stagiaire issu du magistère. » Et, faut-il l’espérer, pas le dernier.

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