Avocat ou directeur juridique, une mobilité à double sens

le 24/11/2011 L'AGEFI Hebdo

Si l’univers des grandes entreprises s’oppose à celui des cabinets d’avocats, les juristes n’hésitent pourtant pas à goûter aux deux.

Illustration : Cire

Ils sont de plus en plus nombreux à franchir le cap. Avocats d’affaires et juristes d’entreprise passent sans difficulté d’une profession à l’autre. Cette année, deux transferts se sont ainsi opérés dans le secteur bancaire : Hubert de Vauplane, passé de la direction juridique de Crédit Agricole au cabinet d’avocats d’affaires Kramer Levin (lire le témoignage page 60), et dans l’autre sens, Georges Dirani, parti de chez Herbert Smith pour BNP Paribas où il est directeur des affaires juridiques du groupe. Plusieurs facteurs expliquent ces passerelles entre deux univers que tout oppose, celui de l’entreprise avec ses schémas structurés et hiérarchisés et celui des cabinets d’avocats aux modèles d’organisation plus souples mais exigeants sur le plan des horaires.

Indépendance de l’avocat

En proposant la création du statut d’« avocat en entreprise », le rapport Prada d’avril dernier sur la compétitivité juridique de Paris a beaucoup contribué à la fluidité des mouvements de l’un à l’autre. En outre, un décret de 1991 permet aux juristes d’entreprise de revêtir la robe après huit années d’expérience. Si certains font ce choix, c’est parce que ne bénéficiant pas du secret professionnel absolu des avocats, certains juristes rêvent d’indépendance et de contact avec le client. Associé et fondateur de Lerins Avocats, Alexis Katchourine avait, après un détour par le cabinet Salans en 1991, rejoint la direction des affaires fiscales de Société Générale en 1994 avant de… réintégrer le Barreau en 2001. « J’ai quitté Société Générale car j’avais envie de prendre le risque de construire mon propre business, de bouger, de créer, explique-t-il. C’est surtout en entreprise que j’ai appris mon métier sur le plan technique. Aujourd’hui, chez Lerins Avocats, j’apporte ma vision de l’intérieur de l’entreprise et les réflexes qu’un avocat ne possède pas toujours, en me fondant notamment sur l’écoute des besoins réels du client, ou encore l’annonce d’un budget adapté à la mission. » Le budget constitue un des principaux enjeux de la relation entre un directeur juridique et un avocat externe à l’entreprise. Le directeur juridique, qui travaille en collaboration avec un ou plusieurs avocats qui plaideront un dossier en cas de contentieux, doit définir un budget qui leur est dédié, selon un schéma profitable à chacun. Bien souvent, un tiers du budget du directeur juridique est alloué à l’achat de prestations d’avocats. Mais sous l’œil de directions des achats de plus en plus exigeantes dans les établissements financiers, l’heure est aux success fees(commissions de succès : paiement des honoraires de façon variable selon l’évolution du dossier), plus répandus que la facturation à l’heure.

Les grandes structures rassurent

 

Lorsqu’ils passent de l’autre côté du miroir, les juristes d’entreprise deviennent les mieux placés pour savoir ce qu’attend d’un avocat un directeur juridique de grand groupe. « Une entreprise est prête à payer pour quelqu’un qui a une vraie valeur ajoutée, témoigne Alexis Katchourine. Au-delà du temps passé sur un dossier, c’est cela qui compte. C’est sur cette valeur ajoutée que nous fondons tous nos services. Par ailleurs, je suis conscient que le budget avocats de l’entreprise varie selon sa taille. C’est pourquoi je m’efforce d’ajuster les formules en proposant par exemple des abonnements comportant un nombre d’heures adapté aux besoins du client et à un tarif horaire raisonnable. Et comme nous offrons toujours quelques heures gratuites dans le lot, nos clients n’hésitent pas à nous appeler, ce qui nous permet d’aborder la relation sur le long terme ! » La valeur ajoutée, Florence Ulmann-Achir, managing partner du cabinet Dupiré & Associés, pense aussi l’apporter à sa structure. Passée par la direction juridique et des ressources humaines de diverses banques privées, de la BTP Banque à Finindus en passant par Transalpine, elle a endossé définitivement la robe noire en 2005. « L’avocat fait quelquefois de jolies recommandations sur le papier, mais inapplicables sur le terrain, déplore-t-elle. De mon côté, pour avoir vécu des choses terribles de l’intérieur comme des fermetures d’établissements, je sais quelles sont les difficultés réelles et comment les dépasser. J’apporte à Dupiré & Associés un côté pragmatique essentiel dans le traitement d’un dossier car j’ai le même vécu que mes clients. »

Même expérience et même constat du côté d’Arnaud-Gilbert Richard qui, après dix ans de bons et loyaux services rendus au spécialiste de la banque en ligne Boursorama, a intégré en mars 2010 le cabinet Stasi Chatain & Associés. Un retour aux sources pour celui qui se destinait déjà à l’avocature au cours de ses études de droit à Assas. « Mon expérience fait que je suis plus sensible aux discours, et que je sais lire entre les lignes, souligne l’associé de 37  ans. Par ailleurs, les clients estiment que je les comprends mieux et que je sais immédiatement ce qu’il faut chercher et où il convient de le faire… Ils sont gagnants car, perdant moins de temps, ils dépensent moins d’argent. » Pointant du doigt la pesanteur hiérarchique qui existe dans les entreprises, celui qui clame être « fait pour être libre » ajoute : « Pour quelqu’un qui n’accepte pas le danger, cela ne sert à rien de se faire peur. Pour certains, la hiérarchie peut au contraire rassurer. » « J’ai le sentiment que beaucoup de confrères sont attentifs aux propositions des entreprises, confie Florence Ulmann-Achir. De temps en temps, la profession d’avocat décourage… L’appel de grandes structures peut avoir quelque chose de rassurant. »

Ne pas avoir à attendre d’être un associé « lourd » pour palper des dossiers importants, les nombreuses RTT et surtout les horaires beaucoup plus flexibles sont en effet autant de raisons qui peuvent au contraire pousser l’avocat à tomber la robe pour revêtir le costume trois-pièces du juriste d’entreprise. D’autant que l’homme du contentieux qu’était le juriste est considéré depuis quelques années comme un véritable business partner pour le développement de son entreprise. Une position valorisée donc, à laquelle s’ajoute un salaire confortable qui peut varier pour un directeur juridique de 100.000 à 200.000 euros par an. « D’homme de second plan, le directeur juridique est devenu l’homme de premier plan, indispensable tant techniquement que pour valider les risques encourus, affirme Charles-Henri Gridel, directeur du développement du cabinet d’affaires Herbert Smith. En revanche, le directeur juridique qui devient avocat peut se sentir seul, la culture de l’avocat d’affaires étant très individualiste. Il doit se constituer impérativement une clientèle car la porte n’est jamais très loin… »

Des qualités de vie différentes

De fait, les mouvements du métier de directeur juridique vers celui d’avocat sont moins nombreux. Et ce ne sont pas les femmes, souvent en quête d’horaires souples, d’une vie de famille et d’une carrière professionnelle équilibrées, qui inversent la tendance. Cassandre Mariton-Segard, ancienne avocate aujourd’hui directrice juridique adjointe de la compagnie d’assurances Aviva, ou encore Patricia Georgiou, passée de Cleary Gottlieb au Fonds stratégique d’investissement, sont là pour le prouver. « La meilleure qualité de vie qui existe en entreprise a clairement été un facteur décisif dans mon changement de profession libérale à salariée », confirme cette dernière. Florence Chevet, 38 ans est une ancienne avocate spécialisée en contentieux des assurances chez Bops Avocats. Aujourd’hui responsable régionale du développement de produits en ligne financière chez Allianz Global Corporate & Specialty, elle ne troquerait plus son tailleur pour la robe noire : « J’avais envie d’être confrontée aux réalités du marché des assurances et de connaître mes interlocuteurs, puis de retourner ensuite exercer dans un cabinet. Mais finalement, je m’y plais bien ! Et il est vrai que le régime social protecteur des salariés permet un exercice plus serein de l’activité professionnelle. »

Concernant la passerelle du privé à la profession d’avocat, le Conseil national des Barreaux (CNB) souhaiterait ajouter un filtre déontologique aux conditions de durée. Le vote du CNB est en attente de l’approbation du Ministère de la Justice. Cette nouvelle condition pourrait-elle freiner les mouvements ? Pour les principaux intéressés qui jugent que ce contrôle préalable peut s’avérer utile, les transferts d’un corps de métier à l’autre continueront. « Ce mouvement de balancier est une excellente chose, soutient Florence Ulmann-Achir. Etant donné que nous appartenons tous à une même profession qui est celle de l’exercice du droit, cela ne peut être qu’enrichissant pour une carrière. » 

A lire aussi