Les analystes, des experts tout terrain

le 09/06/2011 L'AGEFI Hebdo

Charge de travail accrue, contacts avec les clients, « stress » des résultats financiers..., le métier est plus difficile. Mais paradoxalement, les professionnels l’exercent plus longtemps.

Mon travail sur le secteur énergétique ne s’arrête pas à la porte de mon bureau, raconte Marc S., analyste sur les valeurs de l’énergie. Il m’accompagne partout : lorsque je fais un plein à la station-service ou quand je reçois ma facture d’électricité ! » Métier exigeant souvent exercé par des passionnés, l’analyse financière ne requiert pas uniquement des compétences liées à la finance. Et après deux années de turbulences causées par la crise, ces spécialistes des marchés et des valeurs tiennent à défendre les différentes facettes d’une profession qui a changé.

« L’analyse financière est un métier très complet, nécessitant de multiples compétences, explique ainsi Jean-Christophe Liaubet, directeur adjoint de la recherche d’Exane BNP Paribas, doté de treize ans d’expérience. Il faut être un expert - capable de bien suivre son secteur industriel -, un commercial - à l’aise dans la communication et sachant vendre ses idées - et un boursier - la recommandation étant le but ultime de toute analyse financière. » « On peut, dans son approche, être court terme ou long terme, industriel ou financier, spéculatif ou fondamental…, décrit aussi Alain N., fort de sa douzaine d’années de pratique, qui suit le secteur technologique chez un courtier français. L’analyste peut être descriptif, synthétique ou créatif. Ce dernier aspect (créatif, donc conceptuel et prospectif) est le plus valorisant. » C’est également ce que confirme Pierre-Yves Gauthier, directeur de la recherche d’Alphavalue, un cabinet d’analyse indépendant : « Il ne s’agit pas seulement de savoir retraiter des comptes, il faut aussi avoir l’art et la manière de vendre une histoire. La principale difficulté est de trouver une âme à une société et surtout, lorsque l’on suit le même dossier depuis vingt ans, de se renouveler. Les analystes trop méthodiques et trop mathématiques ne sont donc pas les mieux placés pour se distinguer. » En effet, un gérant n’a pas le temps de lire plus de deux ou trois études sur une valeur qui l’intéresse. Un analyste doit donc être capable de sortir du lot et de capter l’attention des investisseurs.

Activité commerciale

Par ailleurs, la dimension commerciale est de plus en plus présente chez les analystes sell-side (dont les recherches sont destinées aux acteurs professionnels du marché, extérieurs à son employeur). En effet, les contacts avec les clients sont primordiaux et entrent même en ligne de compte dans le calcul de leur bonus. « Dans notre bureau de recherche, un bon analyste est supposé effectuer plus de 60 appels par mois », confie Alain N. Certains évoquent les « canons à calls » et les « canons à mails » qui permettent de bombarder une liste de contacts qualifiés avec un message vocal ou électronique préenregistré. Il n’est pas rare non plus qu’un analyste entende un commentaire ironique du type « Ton téléphone est en panne ? » ou « Tiens, ton téléphone a été rebranché ? ». Cette activité peut d’ailleurs être suivie par les managers car les bureaux d’analyse ont souvent mis en place des outils dignes des centres d’appels (logiciels, casques, etc.) ! Quelle que soit la forme de cette activité commerciale, elle prend de l’ampleur avec le temps. « Plus un analyste gagne en expérience, plus il est sollicité pour des contacts avec les clients dans le cadre de rencontres en ‘one to one’ ou d’appels téléphoniques, note Jean-Christophe Liaubet. Cela représente plus de 50 % de l’activité d’un analyste senior. » Voire la quasi-totalité de son temps de travail. « Au-delà de sept à huit ans d’expérience, un analyste peut dédier jusqu’à 100 % de son temps à l’accompagnement des entreprises qu’il suit (notamment dans le cadre de ‘roadshows’) et aux relations clients, souligneFlorence Soulé de Lafont, partner en charge de la division services financiers du cabinet de chasse de têtes Boyden.Il s’agit alors d’un ‘marketing analyst’ dans le jargon du métier, qui travaille avec une équipe de deux à quatre analystes juniors en charge des modélisations et analyses financières, ainsi que de la rédaction des publications. Ces postes de ‘marketing analyst’ exigent d’accepter des déplacements très fréquents à l’international, des horaires très lourds et une forte pression. »

De façon générale, la charge de travail et la pression n’ont cessé d’augmenter pour ces professionnels. Les analystes doivent traiter un volume d’informations de plus en plus important dans des délais de plus en plus courts. Les journées commencent souvent à 7h30 pour se terminer à 19h30, sans compter les périodes stressantes des publications de résultats. Les facteurs psychologiques ont aussi leur importance. « Il faut être passionné mais il faut également accepter de se tromper, cela rend le métier difficile », relève Christophe Cherblanc, analyste senior en charge du secteur médias chez Société Générale. Comme lui, beaucoup résistent à cette pression. Christophe Cherblanc a commencé sa carrière d’analyste chez Cholet-Dupont à sa sortie de HEC en 1987, « à un moment où les diplômés rêvaient plutôt d’IBM ou d’Arthur Andersen ». « Les analystes font carrière plus longtemps qu’auparavant, remarque-t-il. D’ailleurs, plus on est expérimenté, plus on est efficace. » C’est aussi la volonté « de ne pas dilapider l’expérience engrangée » qui pousse Eric Le Berrigaud à rester analyste (sur le secteur de la santé) tout en manageant l’équipe equity chez Bryan Garnier & Co. Car dans ce métier, l’apprentissage se fait sur la durée. « L’analyse financière est une activité que l’on doit pratiquer un certain temps avant de pouvoir valoriser son expérience, rappelle Jean-Christophe Liaubet. Un débutant mettra deux à trois ans pour être formé et il aura besoin d’au moins cinq ans pour maîtriser les différentes composantes de ce métier. »

Les « top analystes »

Aujourd’hui, les courtiers ne peuvent pas se passer d’analystes reconnus.« Ce métier est de plus en plus concurrentiel : les investisseurs concentrent le nombre de courtiers avec lesquels ils travaillent, poursuit le responsable d’Exane BNP Paribas. Une situation qui impose de construire des franchises fortes, avec des ‘top analystes’ sur chaque secteur. » « Pour un bureau d’analyse, l’une des voies les plus tentantes pour se différencier, lorsqu’il en a les moyens, est de recruter des stars, avec l’espoir d’attirer sur leur nom de grands blocs de ‘trading’ », confirme Jean-François Monteil, managing director du cabinet de chasse de têtes Alexander Hughes France. Un analyste « star » peut être payé jusqu’à un million de dollars, mais il est plutôt rare d’atteindre ce niveau, surtout en France où « le salaire fixe varie entre 65.000 et 80.000 euros pour un junior et entre 120.000 et 140.000 pour un senior, indique Florence Soulé de Lafont. Les bonus représentent entre 50 % et 150 % du fixe. » Les jeunes ne sont pas pour autant négligés, puisque l’équipe de recherche d’Exane BNP Paribas compte une quarantaine de juniors sur un total de près de 110 analystes. La moyenne d’âge est de 35 ans, avec sept ans d’expérience dont quatre au sein d’Exane. Pour Patrick Legland, responsable mondial de la recherche de Société Générale, « la qualité du recrutement réside dans un bon équilibre entre des juniors - pour préparer l’avenir - et des seniors plus expérimentés, de cinq à sept ans d’expérience. Il faut aussi savoir saisir les opportunités en termes de recrutement ».

Les analystes sont parfois tentés de mettre à profit leur expertise autrement, soit dans d’autres fonctions bancaires (lire l’entretien page 47), soit en passant de l’autre côté du miroir, dans un poste de responsable de la communication institutionnelle d’un groupe coté en Bourse. Dans l’autre sens, les bureaux d’analyse cherchent parfois des compétences industrielles (lire le témoignage de Benjamin Leyre). C’est le cas de Sébastien Villeroy, 41 ans, qui, après dix ans passés dans l’analyse financière, a quitté ING pour rejoindre NRJ, avant de redevenir directeur de la recherche actions chez Natixis Bleichroeder, puis chez Aurel BGC ! Un exemple « d’aller-retour » certes peu répandu mais qui montre que la mobilité latérale est possible.

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