Les administrateurs salariés donnent de la voix

le 28/02/2013 L'AGEFI Hebdo

Au sein des conseils d’administration, ils essaient de trouver leur place afin de porter au mieux les attentes des collaborateurs.

Les administrateurs salariés donnent de la voix

Je suis le plus ancien administrateur de la banque de financement et d’investissement (BFI) ! » Elu en 1999 sur une liste parrainée par le SNB CFE/CGC au conseil d’administration de Crédit Agricole Corporate & Investment Bank (CA CIB, à l’époque Indosuez), Jean-Frédéric Dreyfus, 55 ans, a été durant toutes ces années un témoin privilégié des évolutions, mais aussi des crises, qu’a vécues son entreprise. « Dans les périodes difficiles, j’ai exprimé mes réserves, mes craintes, mes critiques, tout est dans les procès-verbaux. Mais nous ne sommes pas décisionnaires, nous sommes avant tout des porte-parole. Pour autant, je ne suis pas découragé, je reste combatif », déclare celui qui occupe aussi la fonction de chargé de mission développement durable auprès du secrétariat général de CA CIB.

Avec les turbulences que connaît le secteur financier, les administrateurs représentant les salariés, souvent des syndicalistes aguerris, ont plus que jamais besoin de garder leur combativité. Mais entre la casquette syndicale, le costume d’administrateur (avec une voix délibérative) et, parfois, l’exercice d’un métier, leur posture au sein des conseils d’administration (CA) n’est pas facile à trouver. Surtout quand il s’agit d’un premier mandat (d’une durée de trois ans en général). « Ce qui n’est pas évident à faire comprendre, c’est que je peux avoir deux avis selon que je porte ma casquette d’administrateur salarié ou d’élu de salariés pour les représenter au conseil d’administration », explique Stéphane Martinache, 47 ans, administrateur salarié depuis un an et demi à la Macif et conseiller en agence à Lille. L’autre difficulté est liée, pour ceux qui ne sont pas des permanents syndicaux, au temps à consacrer à lire, comprendre et analyser tous les documents qui seront évoqués au sein de l’instance chargée de définir la stratégie de l’entreprise. Et pour préserver la confidentialité des documents, cette préparation entraîne une certaine solitude. « Il y a beaucoup de lectures de documents financiers, informations sur les filiales… Je le fais seul car les dossiers sont confidentiels, précise ainsi Stéphane Martinache qui doit assister tous les mois à Paris à un CA qui rassemble 29 membres. Mon mandat d’administrateur salarié me prend quasiment tout mon temps de travail. Je n’ai plus vraiment le temps pour mon travail de conseiller mais je veux rester proche des salariés, je ne veux pas être déconnecté. » « Avant un CA, je travaille d’abord seul pour préserver la confidentialité des informations auxquelles j’ai accès : résultats financiers, stratégie, rapport sur les risques, déontologie, je passe tout en revue, raconte pour sa part Jean-Frédéric Dreyfus qui siège aux côtés de seize autres administrateurs. Il s’agit de centaines de pages, j’y passe donc même des week-ends. »

Prise de parole

Au Crédit Coopératif où le CA compte au total 22 membres, ceux représentant les salariés peuvent suivre une formation à l’Institut français des administrateurs (IFA). Ils disposent pour leur travail préparatoire de quatre heures par séance du conseil et de trois heures et demie pour les réunions des comités spécialisés. « Ce qui peut être suffisant pour regarder les dossiers mais ne permet pas d’aller à la rencontre des salariés pour creuser les sujets », regrette Claire Besson, administratrice salariée élue en 2011 sur liste non syndicale (ce qui est peu courant) au Crédit Coopératif, où elle est salariée depuis 28 ans. Elle est aussi membre du comité des risques. Evidemment, la complexité des thématiques qui préoccupent aujourd’hui les dirigeants d’établissements financiers ne facilite pas ce travail de fourmi. « C’est un monde qu’on ne pratique pas. Le CA est composé de dirigeants d’entreprises, il faut reconnaître que sur certains sujets, nos compétences étant limitées, il est nécessaire de s’informer et de se former pour pouvoir comprendre tous les thèmes abordés », estime France Houssaye, 45 ans, administratrice salariée depuis quatre ans chez Société Générale et responsable d’animation marché bonne gamme à Rouen.

Or pour être à l’aise en présence des autres administrateurs parmi lesquels peuvent se trouver des dirigeants de grandes sociétés cotées (comme dans les conseils de BNP Paribas et Société Générale par exemple), la maîtrise des dossiers est fondamentale. En effet, c’est elle qui va conditionner la capacité à prendre la parole devant les autres. « Devant une vingtaine de personnes qui sont des dirigeants, des représentants actionnaires, des administrateurs indépendants, s’exprimer n’est pas toujours facile,prévient Jean-Frédéric Dreyfus.C’est un cadre très particulier, il faut parfaitement connaître ses dossiers afin de forger sa crédibilité. » En outre, verbaliser une opinion ou poser une question devant ses propres patrons peut impressionner des administrateurs salariés dont la dimension syndicale n’est pas toujours très bien perçue. « Certains dirigeants ont peur du risque de fuite d’informations et je ressens chez certains de la réticence, notamment car ces administrateurs viennent du monde syndical, alors qu’ils ne sont pas uniquement là pour défendre les salariés. Leurs périmètres d’intervention sont très étendus et leurs questions pertinentes », tient à rappeler Viviane Neiter, consultante en gouvernance et administratrice de sociétés cotées. « On est face à son PDG et aux directeurs généraux de l’entreprise, il y a ce lien hiérarchique qui peut être un peu intimidant, confie France Houssaye. Aujourd’hui, j’ai dépassé le stade de la ‘question bête’ car j’ai une antériorité qui me permet de comprendre les sujets abordés. » « Trouver le bon positionnement est délicat, et je n’ai moi-même pas encore résolu cette question !témoigne aussi Claire Besson. Ce qui est certain, c’est qu’il faut rapporter la parole des salariés car nous ne sommes pas des potiches. Mais on a toujours un peu peur d’agacer les autres… »

Conséquences sociales

Dans le contexte actuel, les décisions prises lors des CA des entreprises du monde financier ont de plus en plus de conséquences sociales. Ce qui secoue parfois un peu les réunions entre administrateurs, surtout lorsque ceux qui représentent les salariés s’abstiennent, ou ne votent pas les propositions. « Il y a parfois des tensions lors d’un conseil, ce n’est pas toujours calme mais il faut un peu bousculer la hiérarchie et les liens de subordination. Comme je suis en fin de carrière, il est vrai qu’il est plus facile pour moi de mettre les pieds dans le plat, raconte Jean-Denis Nguyen Trong, 61 ans, administrateur salarié et directeur de l’ingénierie financière au Crédit Coopératif. Je me suis déjà abstenu et j’ai déjà voté contre. Notre modèle de coopérative permet le droit d’expression et le fonctionnement démocratique. » Même s’ils ne partagent pas toujours l’avis des autres membres, les administrateurs salariés arrivent sans peine à s’intégrer au « groupe » que forme le CA. A la Macif, Stéphane Martinache indique ainsi qu’« il y a une très bonne entente, le tutoiement est courant ». Et d’ajouter : « Je n’aime pas trop le terme d’administrateur salarié car je suis administrateur à part entière. » « Je suis très bien accueillie au sein de l’instance, à la fois en termes d’écoute et de prise de parole, raconte de son côté France Houssaye, qui côtoie des dirigeants de grandes sociétés cotées comme Groupama et Thalès au CA de Société Générale réunissant quinze administrateurs. Je ne suis pas mise à l’écart même si je suis représentante du personnel. » Surtout, il arrive que ces administrateurs se fassent entendre pour concrètement changer l’ordre des choses. « Lors d’un CA, je n’étais pas d’accord sur le chiffrage d’un objectif car je savais qu’il n’était pas réalisable, se souvient Christian Batut, 63 ans, administrateur salarié et chargé de mission dans la région Centre Ouest Atlantique (à Niort) à la Macif. Seul un administrateur salarié pouvait s’en rendre compte car il faut connaître les réalités du travail et des métiers. Finalement, avec le soutien d’autres membres, l’objectif a été divisé par deux. » Une histoire que tous les administrateurs salariés aimeraient pouvoir raconter.

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