Ces accros à l’« hyperconnectivité » !

le 10/05/2012 L'AGEFI Hebdo

Ordinateurs portables, smartphones, tablettes… Aujourd’hui, rares sont les banquiers et consultants qui arrivent à se passer de ces outils nomades.

Ces accros à l’« hyperconnectivité » !

C’est comme un rituel. Tous les matins en me levant, et tous les soirs avant de me coucher, je vérifie mes e-mails professionnels et personnels. Et tout au long de la journée, je reste connecté », raconte Julien Fanon, 30 ans, manager chez Accenture où il est spécialisé dans la gestion des talents et des organisations. Comme d’autres, il a succombé aux charmes de l’« hyperconnectivité » et aux sirènes des nouveaux outils nomades qui, en quelques années, sont devenus des compagnons de travail indispensables.

Arsenal

Pour optimiser ses deux heures et demi de transport quotidiennes dans le RER, et maintenir en permanence le lien avec ses clients et ses sept collaborateurs qui sont eux aussi par monts et par vaux, Julien Fanon dispose en effet d’un arsenal complet. Sur son ordinateur portable, un Dell équipé de la messagerie d’entreprise « communicator » (Microsoft), il rédige et stocke tous ses documents, organise des conférences téléphoniques, dialogue avec ses équipes, surfe sur internet, consulte ses courriers électroniques, note ses rendez-vous sur son agenda… Une boîte mails et un agenda qu’il a aussi synchronisés avec son smartphone professionnel HTC, mais également son mobile personnel qui ne le quitte jamais, et sa tablette Samsung. Marc Le Hen, 57 ans, chargé de mission auprès du directeur général du Crédit Mutuel Ile-de-France sur le déploiement des technologies dites d’avenir, jongle lui aussi avec bonheur entre son PC portable Lenovo, son iPhone personnel niché dans une poche de sa veste et un téléphone Samsung, placé lui dans la poche gauche de son pantalon. Un autre mobile Samsung trouve refuge dans la poche droite du pantalon, mais il ne sonne jamais puisqu’il lui sert uniquement à tester la solution de paiement sans contact qu’il a la charge de promouvoir en interne et en externe auprès des clients et des institutionnels. « J’ai aussi un iPad que j’utilise pour effectuer des présentations PowerPoint en face-à-face, que j’ai au préalable rédigées sur mon ordinateur portable et stockées dans les nuages via les plates-formes iCloud et Dropbox, complète Marc Le Hen. Grâce à tout cela, je peux travailler de manière aussi efficace allongé sur mon canapé chez moi qu’à mon bureau ou dans le train. »

Sécurité

Ce déploiement d’outils nomades et cette « hyperconnectivité », que d’aucuns jugeront superfétatoire, traduit aussi un besoin impérieux d’être informé et d’interagir avec son environnement en temps réel. « En étant tout le temps connecté et grâce aux alertes Google, je suis en permanence l’actualité financière, ce qui me permet d’être plus réactif, assure Jean Philippe, directeur général de la caisse régionale du Crédit Agricole Pyrénées Gascogne qui ne se sépare jamais de son iPhone et de son iPad. A 58 ans, ce patron emblématique n’hésite pas à envoyer des SMS à ses collaborateurs pour les prévenir lorsqu’il a un peu de retard. « Je me sers aussi beaucoup de Twitter pour mettre en avant un nouvel article diffusé sur l’un de nos sites relationnels. Et dès qu’un internaute entre en contact avec moi sur mes pages Facebook, Viadeo et LinkedIn, je suis immédiatement alerté », indique ce dirigeant qui trouve encore du temps, quand il rentre chez lui le soir, pour alimenter son blog intitulé « Les mots du mutualisme ».

Tout le monde s’accorde à reconnaître les avantages de ces outils avec accès à l’information, communication, travail collaboratif à distance... mais personne n’ignore pour autant le revers de la médaille. « Lorsqu’on est connecté en permanence et qu’on ne fixe pas de limites dans l’utilisation de ces technologies et dans l’organisation du travail, la sphère professionnelle peut très vite envahir la vie personnelle et générer au bout du compte encore plus de stress », avertit Christian Nibourel, président d’Accenture France. Un danger que perçoit clairement Luc-Emmanuel Auberger, 50 ans, directeur des finances et des risques de Natixis, qui n’a aucun mal à débrancher son ordinateur portable, son iPad et son Blackberry. Seul son iPhone personnel reste allumé le soir et les week-ends : « N’étant pas ‘accro’ à cette information permanente, je garde une certaine distance par rapport à tous ces outils. Cependant, le week-end, il m’arrive d’envoyer des e-mails mais sans attendre une réponse immédiate de mes collaborateurs. Et lorsque je téléphone pour des raisons professionnelles, c’est uniquement pour une urgence. »

Cette intrusion de l’univers professionnel dans la vie privée n’est pas la seule menace que font peser les équipements nomades. L’inverse est aussi vrai à l’heure où beaucoup de banquiers et consultants surfent sur la vague du « bring your own device » (« apportez votre propre équipement »), qui consiste à utiliser son ordinateur personnel au bureau. Cette pratique peut poser de réels problèmes de sécurité. Un risque que, de par sa fonction, Luc-Emmanuel Auberger garde en permanence à l’esprit : « Pour ma part, je fais très attention à tout ce que j’écris car chaque e-mail laisse une trace indélébile. Vous ne trouverez donc jamais d’instructions concernant des décisions dans mes messages électroniques. » Côté DRH et directions des systèmes d’information aussi, la menace est prise très au sérieux. Chez Mazars, chaque nouveau collaborateur se voit remettre un ordinateur portable avec des logiciels et des connexions, ainsi qu’un smartphone à partir du grade de manager. « Il est vrai qu’aujourd’hui, reconnaît Laurent Choain, DRH du groupe, avec l’intrusion dans la sphère professionnelle des téléphones intelligents et tablettes personnelles, on se pose clairement la question de savoir s’il faut garder la main sur l’ensemble de la chaîne, ou laisser les collaborateurs s’équiper comme bon leur semble, l’entreprise ne conservant que la maîtrise des connexions. »

En attendant, le groupe d’audit a décidé de ne pas brider les usages. « Dans un groupe comme le nôtre, où les équipes sont en perpétuel renouvellement, avec une grande majorité de collaborateurs issus de la génération digitale, mon travail est de fidéliser et de motiver une population qui ne comprendrait pas qu’on lui restreigne l’accès aux réseaux sociaux, aux e-mails ou à Skype sous prétexte qu’il y a des risques de piratage. Même si nous restons très sensibles aux questions de sécurité, en tant que DRH, je préfère me ranger du côté de ceux qui militent pour un mode de connexion et d’usages ouverts. » Une philosophie qui concerne les 13.000 collaborateurs du groupe situés dans 69 pays. Même positionnement chez BPCE où l’on a préféré sensibiliser les équipes aux risques éventuels, notamment dans l’utilisation des médias sociaux. Depuis peu, le groupe met ainsi à la disposition de ses 117.000 collaborateurs un espace dédié sur son intranet qui héberge un guide d’expression et de bonnes pratiques, une bande dessinée et une vidéo. « Notre objectif est de rappeler des règles de bon sens à travers des mises en situation et un discours un peu décalé, explique Christine Torremocha, responsable des grands projets à la communication interne du groupe. En revanche, nous n’avons pas voulu assortir cette démarche d’une batterie de sanctions qui auraient complètement dénaturé notre initiative. »

Indispensables

Si tous ces outils technologiques n’ont pas fini de susciter le débat, il n’y aura pas de retour en arrière, assure Christian Nibourel : « A présent, on ne pourrait plus conseiller nos clients sans tous ces instruments nomades. Et au-delà du fait qu’ils nous permettent d’exercer notre métier mieux qu’avant, et de manière plus performante, ils ont aussi bouleversé nos modes d’organisation et de fonctionnement. » Sur les 600 collaborateurs sédentaires que compte Accenture France, plus de la moitié télétravaille ainsi entre un et trois jours par semaine. « Nous répondons à des attentes fortes en matière de flexibilité et d’équilibre entre vies professionnelle et privée », justifie Christian Nibourel. Et le président du cabinet de conseil de souligner : « Lorsque les temps de transport en région parisienne ou à l’international sont réduits, on agit aussi sur le stress tout en diminuant l’empreinte environnementale de l’entreprise. » Les arguments ne manquent décidément pas pour défendre le mode de vie des « hyperconnectés ».

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