Dans la tête d'un trader

le 03/04/2014 L'AGEFI Hebdo

Très discrets, peu à l’aise avec les médias, ces financiers souffrent toujours d’une mauvaise image alors que la crise a bouleversé leur métier.

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Lorsqu’on me demande quel est mon métier, je dis que je suis coiffeuse ! », plaisante Eva*, trader dans une banque française depuis plusieurs années. En réalité, cette jeune femme issue d’une grande école d’ingénieur ne plaisante qu’à moitié. « Je ne dis jamais que je suis trader car les gens font des amalgames. J’ai trop entendu : 'les traders sont responsables de la crise', etc. », donc je préfère ne pas en parler.  » Chez Crédit Agricole Corporate and Investment Bank (CA CIB), Jacques Topiol, 31 ans, responsable mondial de l’activité trading inflation, évite lui aussi d’évoquer son métier. « En dehors de mon cadre professionnel, j’ai tendance à rester évasif. L’image des traders est très négative et il est compliqué d’expliquer cette profession à des non-initiés », raconte ce manager formé à l’université Paris-Dauphine. « C’est dommage que je ne puisse pas parler de mon métier en dehors du travail, à cause de la mauvaise image véhiculée auprès du grand public », regrette pour sa part Carole Bougeant, 32 ans, opérateur de marché actions et dérivés actions chez BNP Paribas Corporate & Investment Banking à Paris, diplômée de l’Ecole centrale de Marseille et de l’Essec. Ces opérateurs de marché ne sont pas des cas isolés. La crise des subprimes et les cas très médiatisés de rogue traders (traders voyous) comme dans les affaires Jérôme Kerviel chez Société Générale, Kweku Adoboli chez UBS, ou encore Fabrice Tourre chez Goldman Sachs, ont été dévastateurs pour l’image de toute la profession. Pour rester à l’abri des polémiques, les traders sont donc devenus très discrets, souvent d’ailleurs sur les recommandations des banques qui leur interdisent de s’exprimer dans les médias sans autorisation. La crise et les scandales financiers n’ont pas eu seulement pour effet de porter atteinte à leur image. Ils ont plus largement bouleversé une activité qui est désormais très encadrée dans les banques d’investissement. Evolution « J’ai commencé à travailler sur les marchés en 1985, tout démarrait, c’était une chance, se souvient Pascale Attuil, qui a passé quinze années en finance de marché. Elle est aujourd’hui membre de l’advisory board de Riskelia, une société de gestion spécialisée dans l’analyse des risques. « Dans les années 1980, les traders étaient seuls dans leurs prises de positions et il y avait des codes sociaux très marqués. La salle de marché était comme une arène, composée essentiellement d’hommes au comportement parfois primaire. J’ai vu des débordements car c’est un métier intense où l’on a 'les tripes en dehors'. » Les temps ont changé. Les femmes sont davantage présentes dans les activités de marché, même si elles restent minoritaires. « En termes d’horaires, ce métier est compatible avec une vie de famille », signale Carole Bougeant, qui s’est récemment vue confier après son retour d’un long congé maternité « un 'book' encore plus intéressant et stimulant, sur des produits légèrement différents  ». Surtout, les fonctions de contrôle surveillent désormais de très près ceux que les régulateurs appellent les material risk takers (MRT), les preneurs de risque. « Auparavant le 'front-office' était tout puissant et les contrôleurs se heurtaient à des barrières techniques dans leurs échanges avec les opérateurs. Le rapport de forces est différent à présent grâce à une montée en compétences et en rémunération des collaborateurs du contrôle  », rappelle Claire, une ancienne professionnelle des marchés. « Le contrôle est énorme. Je suis 'fliquée' ! témoigne Eva. Si je ne 'booke' pas une opération [l’enregistrer dans le système informatique, NDLR], quatre personnes me téléphonent pour me demander ce qu’il se passe. » « C’est vrai, ils ont de l’autorité car ils peuvent bloquer un 'business' s’ils ont de bons arguments, mais je les vois comme des empêcheurs de tourner en rond, confie Matthieu, trader dans une banque française, dont le CV affiche les diplômes des écoles d’ingénieur et de commerce les plus prestigieuses. Et beaucoup auraient voulu être à nos postes… Mais les places sont chères. » Afin de mieux gérer les risques, l’organisation du travail sur les floors s’efforce de plus en plus de réduire la solitude des opérateurs de marché lorsqu’ils prennent des positions. « Un trader n’est pas forcément seul quand il réalise une opération. Cela dépend de la taille du risque. Selon son importance, la prise de décision s’effectue avec deux traders, voire davantage », indique Jacques Topiol dont l’équipe de cinq traders est installée à Paris et New York. Ces derniers travaillent en binômes, et chaque tandem gère un book par type de produit. « J’ai mon propre 'book' mais l’esprit d’équipe est très présent dans mon travail, raconte Carole Bougeant. Par exemple, dès qu’il y a un changement d’une des composantes d'un produit (comme la modification d’un dividende ou le changement de poids d’une valeur dans un indice), nous en parlons. » Des bonus discrétionnaires La culture du bonus tend aussi à évoluer sous le poids de la réglementation, qui a imposé – au forceps – aux banques de lisser ces primes sur plusieurs années, avec une partie versée en actions. Sans oublier le plafonnement au salaire fixe (ou deux fois celui-ci avec l’accord des actionnaires) qui s’appliquera à partir de 2015. Peu de traders abordent ce sujet sensible. «  Il y a beaucoup de critères mais le bonus reste discrétionnaire dans les banques, estime Eva. C’est un élément de motivation mais aussi, on l’oublie, de démotivation. » Les montants des bonus ont baissé ces dernières années, mais, au sein des desks, l’instinct de compétition, lui, est toujours là. « En réunion, chacun veut se mettre en avant ! remarque Matthieu. C’est un métier parfois un peu solitaire, donc on est obligé de se valoriser par rapport aux autres. Il faut s’affirmer, ce qui est assez naturel entre nous car nous sommes nombreux à être passés par les grandes écoles. Nous sommes habitués à être en concurrence. » Gestion du stress De l’avis général, le trading reste une profession éprouvante. « Les traders portent des positions exposées au marché, ils sont toujours sur la brèche, toujours sous pression », évoque Claire. Surtout, les pertes financières sont particulièrement mal vécues. « C’est une souffrance, souligne Pascale Attuil. Cette souffrance peut se transformer en panique et engendrer des erreurs monumentales. Il faut de la maturité émotionnelle pour exercer ce métier. » « Quand je réalise des profits, je suis content mais on n’en parle pas, tandis que lorsque je perds, il y a forcément une discussion avec mon responsable et c’est désagréable », avoue Matthieu. « Bien sûr que le métier de trader comporte du stress, c’est un élément qu’il faut apprendre à gérer, considère Jacques Topiol. On prend des risques, l’environnement est dynamique et concurrentiel, les enjeux financiers sont importants… » Ce manager assure ne pas être « focalisé uniquement sur le P&L ['profit and loss', indicateur de mesure de la performance d’un trader, NDLR] ». « Ce que je veux, insiste-t-il, c’est savoir si la décision du trader a été rationnelle ou pas, indépendamment de la profitabilité de l’opération. On analyse les décisions, notamment pour éviter de reproduire les mêmes erreurs. Le fait de juger en permanence les décisions plutôt que le P&L diminue le stress subi par l’équipe. » « L’esprit d’équipe aide à gérer les émotions, affirme de son côté Carole Bougeant. Cela joue aussi sur le stress, on le ressent moins ». Si certains regrettent que ces facteurs psychologiques ne soient pas suffisamment pris en compte par les banques pour former et accompagner leurs opérateurs de marché (lire l’avis de Caroline Attia), d’infimes précautions sont en revanche prises en matière de recrutement. « Les managers sont plus vigilants sur les embauches, qui doivent correspondre parfaitement aux besoins, ils sont très sourcilleux », note Benoît, structureur, en recherche d'un emploi. « On peut trouver de très bons profils d’ingénieurs et d’experts en mathématiques, mais ils ne seront pas forcément de bons traders, avertit Jacques Topiol. Il est très dur de trouver les personnes adéquates car il faut avoir des qualités particulières : résistance au stress, réactivité, beaucoup de logique, capacité d’adaptation… » Des compétences dont se prévalent toujours de nombreux candidats à ces postes. « Nous recevons beaucoup de candidatures. Les métiers de marché continuent d’attirer », confirme le responsable de CA CIB. 

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