Menacées de bulle, les écoles de commerce au défi de la réforme

le 03/12/2013

Plusieurs business schools sont mises en difficultés par une spirale de leurs coûts de fonctionnement et un tarissement de leurs ressources. La faute à une bulle dans le secteur, estime une étude du cabinet Xerfi qui prône la fin de l'uniformisation des stratégies d'écoles.

Présentation de l'étude Xerfi. Photo: PHB

Augmentation des frais d’inscription, explosion des budgets, diminution des ressources… Les raisons qui laissent craindre la formation d’une bulle dans le secteur des écoles de commerce sont nombreuses, estime Philippe Gattet, directeur d'études au cabinet Xerfi. Un avis partagé, quoiqu’en termes plus policés, par Jérôme Rive, le président du réseau IAE, équivalent public des écoles de commerces : « c’est la spirale de croissance d’un certain nombre de facteurs qui pourraient avoir les caractéristiques d’une bulle » dans le secteur, estime-t-il.

Mi-septembre, le cabinet d’études Xerfi avait publié une étude, dont Philippe Gattet est l’un des auteurs, au titre alarmiste : « Secteur des écoles de commerce : une bulle sur le point d’exploser ? » Le directeur d'étude explicite : « Depuis cinq ans, les budgets des écoles de commerce ont considérablement augmenté. Il y a une démultiplication des effectifs, des frais de scolarité, de l’offre et, à côté de ça, les ressources sont sous pression », notamment celles des écoles consulaires financées par les chambres de commerce.

Pourquoi une telle envolée? Pour l’auteur de l’étude, l’une des raisons majeures est la « course à l’excellence », dans laquelle se sont lancées les écoles de « notoriété moyenne ». S’efforçant de concurrencer les grands noms du secteur, elles s’épuisent dans un combat forcément inégal, estime-t-il. « C’est dû au fait que le programme 'Grande école' (NDLR: bac +5) rend très difficile d’instiller de la différenciation dans la formation. Elle est par essence généraliste », explique Philippe Gattet.

Voulant imiter les grands noms du marché, HEC ou Essec, les écoles de taille intermédiaire uniformisent leur offre. Dès lors, la surenchère sur la qualité - inflation des salaires pour les enseignants, explosion des budgets… apparaît comme le principal moyen de se distinguer de la concurrence. Mais « même en étant très mimétiques en terme d’offre, les écoles consulaires de taille moyenne ont beaucoup de mal à attirer de très bons élèves », poursuit l’auteur de l’étude.

Philippe Gattet porte aussi un regard critique sur la stratégie de fusion à l’oeuvre dans le secteur. Non seulement elle risque de n’être pas comprise en termes pédagogiques, et peut également être assez inefficace en termes de gestion. « On se rend compte que les fusions ne marchent pas forcément, car les économies d’échelle sont limitées pour les écoles de commerce. Il y a toujours autant de campus, donc de frais de structure. »

La prime à la différenciation plutôt qu'à l’excellence

Cette stratégie de fusion incarne surtout l’exact contraire de ce que Philippe Gattet préconise dans son étude : chercher, pour les écoles de tailles intermédiaires, à se distinguer des plus grosses par une stratégie de différenciation sectorielle ou géographique. Un peu ce qui se fait au sein du réseau IAE, assure Jérôme Rive. « Nous comptons 32 IAE au sein du réseau, c’est autant de spécificités territoriales, de positionnements liés à leur situation géographique », explique-t-il. « La force de spécialisation est historiquement un élément fort au sein des IAE, même si certains ont toujours la nécessité d’obtenir une accréditation internationale. »

L’école de Grenoble et l’Insep mises à part, peu d’écoles privées ou consulaires ont osé un positionnement stratégique en rupture avec la « course à l’excellence », estime Xerfi. L’explication de cette frilosité n’est pas qu’une tendance des écoles au mimétisme. Elle est aussi le fruit d’une concurrence internationale, tout aussi uniformisante.

« Le dispositif des accréditations internationales mène aussi à la standardisation », pointe Jérôme Rive. Pour obtenir une reconnaissance internationale, les écoles doivent se conformer à un modèle identique, principalement anglo-saxon et… pas si efficace que ça, estime pour sa part le professeur d’économie à HEC Pascal Quiry : « Les organismes d’accréditation donnent la primauté à un modèle axé sur la recherche, poussant les écoles à développer ce domaine, et finalement à l’impasse pour celles qui ne peuvent pas s'adapter», estime-t-il. « Quand vous vous appelez HEC, c’est possible, mais ça n’est pas la même chose avec telle ou telle Sup de co. »

Arrivées à un « seuil critique », selon Philippe Gattet, les écoles pourraient finalement être poussées à se réformer sous la pression d’un nouveau phénomène venu des Etats-Unis : les MOOCs. Proposant des contenus pédagogiques quasi gratuits, ces cours massifs en ligne « vont totalement bouleverser le marché de la formation », assure le directeur d'études. « C’est trop tôt pour le dire », répond Pascal Quiry, qui pilote le MOOC de la société FirstFinance, consacré à l’analyse financière. « Cela peut permettre de conquérir de nouveaux marchés. Mais on est encore en phase exploratoire. »

Reste que les MOOC pourraient être la « planche de salut des écoles », estime le professeur. En mutualisant les enseignements généralistes, les écoles réduiraient leurs coûts et pourraient réallouer leurs ressources à des programmes plus différenciés. « Il y a des écoles qui ne demandent qu’à suivre le mouvement et d’autres le feront à leur place si elles ne s’y mettent pas. » En d’autres termes, c’est par… mimétisme que les écoles pourraient être amenées à se réformer.

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