Pierre-Yves Geoffard: de la finance à la direction de l'Ecole d'économie de Paris

le 06/03/2013

A 46 ans, Pierre-Yves Geoffard prend les rênes de l'un des premiers pôles de recherche et d'enseignement. Ancien élève de l'Ecole normale supérieure, ce spécialiste des politiques de santé veut sortir la pensée économique de la crise.

Julien Benhamou

Le cheveu rebelle, la barbe de deux jours, l’air un peu rêveur : Pierre-Yves Geoffard a conservé intact son image de chercheur malgré sa nomination au poste de directeur de l’Ecole d’économie de Paris (PEE, ou PSE pour Paris school of economics), le premier février 2013. A 46 ans, ce brestois d’origine succède à l’une des figures de la sphère économique internationale, François Bourguignon, ancien vice-président de la Banque mondiale.  Pour s’imposer à la tête de l’EEP, où il est aussi professeur, Pierre-Yves Geoffard, économiste-mathématicien, spécialiste de l’économie des systèmes et des politiques de santé, du risque et de l'assurance, d’économie publique, directeur de recherche au CNRS et d’études à l’Ehess, ne devrait pas manquer d’atouts.

Alors qu’il termine l’Ecole normale supérieure (Ens), où il est élève en mathématiques entre 1985 et 1989 et se prend de passion pour l’économie. Il débute un DEA puis un Phd en mathématiques appliquées à Paris Dauphine. Entreprend un autre DEA en économie cette fois à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (Ehess). Au début des années 1990, il s’installe aux Etats Unis comme « visiting scholar » à l’Université de Standford puis celle de Chicago. Quand il revient en France, ce fils d’institutrice et d’ingénieur, à la réussite toute républicaine, voit les portes s’ouvrir devant lui. « C’était une époque où la demande de compétence en mathématiques financières était considérable». Il entre à la Caisse des dépôts et consignations (CDC), département dérivés actions, où il apporte sa pierre à l’ingénierie financière à la française dont le renom gagne les places financières internationales. Avant que la crise des « subprimes » n’en ternisse l’image. « En ce qui me concerne, je mettais mes compétences au service de l’intérêt public », argue le chercheur qui évoque au passage avoir porté sur les fonts baptismaux le premier fonds commun de créances en France, en 1989, ainsi que la CAR, gros émetteur en faveur du logement social. Simple parenthèse.

Malgré les propositions de chasseurs de tête et leurs promesses de fortune vite faite, Pierre-Yves Geoffard reste intraitable : «j’étais plus motivé par la compréhension du monde, par un certain mode de vie, la liberté », dit-il, «je défends une vision éthique de l’économie ». A cet instant, l’exiguïté et le dépouillement extrême de son bureau, encombré de dossiers, apparaissent comme la garantie la plus irréfutable de sa sincérité.

De cette époque, l’économiste tire deux constats : le premier est qu’il ne faut pas donner une définition trop étroitement vénale à la notion d’homoeconomicus ; le deuxième est que « ne pas avoir techniquement besoin de se forger une vision du monde quand on travaille au pricing d’une option, c’est une chance et un risque » au vu des conséquences économiques désastreuses de la crise des « subprimes ». Quant à la tentative de renforcer la régulation financière ? « Légitime bien sûr». Mais attention,  « une partie de la finance est créatrice de valeur ».

Loin du lustre de la vie de banquier, Pierre-Yves Geoffard reprend donc le chemin de la  recherche et de l’enseignement. Aujourd’hui à la tête de l’EEP (un pôle de 120 chercheurs statutaires et d’un peu plus de doctorants, le nouveau directeur conduit  le redéploiement des partenariats avec les grandes écoles et universités  dont l’EEP  s’est entourée dès sa création en 2006 (Ens, Ehess, Université de Paris I, Paris tech … ). Redéploiement aussi des programmes pédagogiques avec la création de deux masters, sur l’économie de l’entreprise et l’articulation entre l’économie et les autres sciences sociales.  Il s’agit aussi de maintenir élevé le prestige de l’EEP (classé parmi la douzaine de meilleurs centres de recherche dans le monde selon RePEc - Research Papers in Economics), et de renforcer sa spécificité: « combiner recherche théorique fondamentale et approche empirique ». Une approche déjà mise en pratique dans un partenariat avec J-PAL, le laboratoire sur la pauvreté de l’économiste Esther Duflo; ou encore dans un programme d’économie expérimentale consacré à l’observation des comportements des individus confrontés à des choix.

 A ses nouvelles fonctions, Pierre-Geoffard mesure l'ampleur du défi: « la pensée est en crise », déplore le jeune directeur qui chronique régulièrement dans les colonnes du quotidien Libération. Le paradigme de la rationalité pure et parfaite, clé de voûte de l’école néo-classique a vécu, « remis en cause de l’intérieur même du courant », souligne le chercheur. «Qui sera le nouveau Keynes, Smith, Ricardo, Marshall ou Walras … », s’interroge t-il. Il faut rebâtir dans un univers métamorphosé, car « les grandes questions sont aujourd’hui d’envergure planétaire, le capital est mobile, tout comme l’information, mais leur gestion étatique et administrative ne l’est pas encore », s’impatiente Pierre-Yves Geoffard. Une tache immense à laquelle l’EEP compte, sous son impulsion, apporter ses forces.

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