Les gérants ISR ne peuvent se passer d'une formation financière

le 13/12/2012

Avec l’essor de l’Investissement socialement responsable, des formations dédiées ont cependant vu le jour.

Illustration: Fotolia

« Beaucoup de problématiques étant différentes de celles d’une gestion de fonds classique, lorsque je recrute un analyste financier dédié aux fonds ISR (Investissement Socialement responsable), j’exige une vraie technicité dans ce domaine », explique Hervé Guez, directeur recherche ESG (Environnement, social, gouvernance) et engagement chez Natixis AM. En pratique, lors qu’il recrute un nouvel analyste, il privilégie pour la thématique environnement un profil issu d’une école d'ingénieur (généraliste, énergie, chimie, agro) et, pour la thématique social et gouvernance, des candidats issus de Sciences po, d’écoles de commerce ou d’universités spécialisés en finance. Dans les deux cas, ces profils seront idéalement complétés, selon lui, par un master spécialisé en développement durable.

Porté par la demande de transparence des investisseurs (particuliers, salariés, institutionnels et gérants privés…) de plus en plus soucieux de la manière dont leur argent est investi, l'ISR a pris son essor en France. Fin 2011 il pesait, selon une étude Novethic, 115 milliards d’euros, soit une augmentation de 69% par rapport à 2010 (en particulier du fait de la conversion de fonds classiques). Que cette pratique soit désignée sous l’appellation «exclusion normative», «best-in-class» ou «Application du Pacte mondial», l’ISR intègre de manière systématique des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) dans l’évaluation et la sélection des titres. Ainsi, les entreprises violant entre autres les principales normes internationales en matière de droits de l’Homme, du travail ou de protection de l’environnement ne sont pas éligibles aux fonds ISR.

L’intégration de critères extra-financiers à l’analyse des entreprises a ouvert un nouvel univers dans l’enseignement supérieur. Les masters spécialisés en développement durable sont de plus en plus nombreux et désormais répertoriés dans le fameux classement SMBG, qui identifie les meilleures formations par spécialité. L’agence française Birdeo, spécialisée dans le développement durable, estimait de son coté dans son étude “Emploi et investissement socialement responsable : Quels sont les profils recherchés ?”, que 50% des acteurs de l’ISR favorisaient lors de recrutements les double cursus en finance et développement durable, mais aussi que 60% d’entre eux attachaient une importance particulière aux valeurs portées par le candidat, tels que sens de l’éthique, l'exemplarité et le respect des règles.

Cependant si la gestion des fonds ISR nécessite à première vue une approche, des compétences et donc des profils différents, les avis divergent quant au recrutement de ces nouveaux analystes. Ainsi, pour Hervé Guez, «il est plus facile par exemple de trouver des experts environnementaux que de convaincre des analystes financiers du bien fondé de la démarche socialement responsable. Posséder une vraie expertise dans le domaine est une condition prérequise pour travailler sur les fonds ISR de Natixis AM».

Plus nuancé, Gaëtan Obert, responsable de la gestion actions ISR et de la recherche ISR de BNP Paribas Investment Partners (BNPP IP), n’est pas à la recherche de nouveaux collaborateurs ayant suivi spécifiquement une formation dédiée à l’ISR. S’il reconnait que cette approche pouvait être assimilée par le passé à de la « gestion éthique, pour laquelle les clients étaient prêts à renoncer à une partie de leurs profits», il constate surtout que «le développement de cette gestion s’est accompagné d’une plus forte sensibilité à la création de performance». Il attend donc des membres de son équipe «qu’ils s’engagent aussi bien dans la recherche de valeur ajoutée financière qu’extra-financière, qu’ils soient gérants/analystes financiers ou extra-financiers».

Au sein de l’équipe, la diversité des parcours est une richesse et demeure une priorité. Les parcours financiers sont donc enrichis d’une expérience en entreprises, ONG ou agences de notation ESG notamment. Issus d’écoles d’ingénieurs, de commerce ou de l’université, ils ont pour la plupart approfondi leur connaissance de la gestion ISR au cours d’un stage intégré à leurs cursus. Gaëtan Obert doit sa volonté d’afficher des résultats attractifs à sa conviction que l’ISR est « une tendance qui va se renforcer ». Pour lui, « l’intégration des critères ESG est amenée à devenir une norme en matière d’investissement ». Et qui dit norme en matière d’investissement, dit norme en matière de recrutement. Aussi, il pense que les écoles de commerce et universités, d’où sortent aujourd’hui la plupart des analystes financiers, intègreront de plus en plus l’étude de la dimension extra-financière dans leur cursus de formation.

Pour Stéphane Prévost, directeur général et co-fondateur de La Financière responsable, ce type de parcours n’est en revanche pas une priorité. Celui qui dit être «tombé très jeune dans la marmite de l’ISR» a eu l’opportunité de travailler, dans le cadre de son service civil, chez France Active, une institution qui, sous l’égide de la Caisse des dépôts et consignation, finançait des structures d’insertion pour les demandeurs d’emploi, . Poussé par son désir d’entreprendre tout en conservant sa conception d’une finance «qui ne soit pas que financière», il a créé en 2007, avec Olivier Johanet, sa propre société de gestion entièrement dédiée à l’Investissement Socialement Responsable, La Financière responsable.

Si Stéphane Prévost et Olivier Johanet appliquent une politique d’exclusion et élimine de fait toute entreprise procédant à des licenciements «secs», commettant des infractions avérées au Droits de l’Homme, se livrant à des activités illégales ou ne communiquant pas l’information nécessaire aux décisions des actionnaires, pas question pour autant de sacrifier la recherche de performance au profit d’un ISR «idéologique ou militant». Ainsi, La Financière Responsable «garde une logique d’investissement», et cela se ressent lors du recrutement des collaborateurs. Stéphane Prévost privilégie des candidats pouvant devenir des «spécialistes de l’entreprise», ayant «de solides connaissances en finance» et «une ouverture d’esprit suffisante pour être en mesure d’identifier les stratégies des entreprises, de comprendre précisément leurs métiers, d’évaluer ainsi la cohérence de leurs politiques sociales, et d’apprécier leurs performances environnementales». Les diplômes d’ingénieurs ou les masters spécialisés en finance, d’une école de commerce ou d’une université «complétés par une expérience d’analyste financier», précise Stéphane Prévost, sont donc les parcours qui retiennent son attention.

L’éthique personnelle des fondateurs les mène en revanche à certains choix en matière de recrutement. «A compétence équivalente, on va privilégier une personne au chômage», ajoute Stéphane Prévost, ce qui permet de «donner sa chance à quelqu’un dont la motivation sera forte».

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