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Chypre : un cas d'école dans le traitement des crises bancaires de l'UE

Chypre : un cas d'école dans le traitement des crises bancaires de l'UE

Même si elle ne représente que 0,2% du PIB de la zone euro,  l'île de Chypre marquera d’une croix    l’histoire de la construction européenne. Au bord de la faillite en mars 2013, le petit Etat membre et ses banques, fortement suspectées de servir de paradis fiscal à certaines grandes fortunes notamment russes, a du être secouru par l’Union européenne (UE).

Dans la nuit du 24 au 25 mars, un plan a été conclu dans la douleur entre l’UE, le Fonds monétaire international (FMI) et l’île (dans sa partie grecque). Il prévoit une aide de 10 milliards d'euros avec, en contrepartie, la liquidation de Cyprus Popular Bank (CPB), dite Laïki Bank, menaçant de chômage des milliers d'employés. L’opération consiste à séparer la partie saine du reste, voué à une structure de défaisance. Les dépôts garantis, inférieurs à 100.000 euros, de Laïki Bank doivent être transférés à Bank of Cyprus (BoC), première banque du pays, elle-même appelée à être restructurée. L’accord a été obtenu sous la pression de la Banque centrale européenne (BCE) qui menaçait de couper le robinet des liquidités aux banques domestiques chypriotes. 

Fait sans précédent, l’Eurogroupe a gelé et mis à contribution les dépôts supérieurs à 100.000 euros dans les deux établissements bancaires afin d’une part de régler les dettes de Laïki et de financer sa résolution, et d’autre part de recapitaliser BoC, via une conversion des dépôts en participations. Selon le président de l’Eurogroupe, Jeroen Dijsselbloem, les seuls dépôts supérieurs à 100.000 euros de Laïki devaient permettre à Chypre de lever 4,2 milliards d'euros, précieux complément au plan de sauvetage international. Mais les porteurs d'obligations de Laïki devaient voir leurs titres anéantis et ceux de BoC devaient être mis, eux-aussi, à contribution. Klaus Regling, directeur général du Mécanisme européen de stabilité (MES), le fonds de secours de la zone euro, a  indiqué que Chypre devait recevoir d'ici début mai la première tranche de son plan d'aide.

L'accord trouvé par les ministres des Finances a marqué un progrès sur le projet initial, une semaine plus tôt, qui mettait à contribution y compris les dépôts inférieurs à 100.000 euros et  brisait le tabou de la garantie de dépôt jusqu’à ce seuil, promesse faite par les dirigeants européens dans le cadre du projet d’Union bancaire. Mais il crée un dangereux précédent en affectant les plus gros déposants et en mettant aussi à contribution les créanciers seniors des deux banques au côté des créanciers juniors et des actionnaires.

Le plan de sauvetage de Chypre est lourd de conséquences. Pour Chypre tout d’abord dont le modèle économique repose largement sur le développement de l’activité bancaire (8 fois son PIB) et dont l'activité sera profondément ralentie. Pour la zone euro ensuite, où la levée du tabou de la garantie de dépôt jusqu’à 100.000 euros  restera présente dans les mémoires des déposants, agitant le risque de panique aux prochaines difficultés. Outre Chypre, Malte ou même Luxembourg abritent des secteurs bancaires hypertrophiés (8 fois le Pib dans le premier cas et … entre 22 et 24 fois dans le second).  Dans un entretien auprès de journalistes, le président de l'Eurogroupe, Jeroen Dijsselbloem, a inquiété les marchés en affirmant que les Européens étaient prêts à l'avenir à fermer d’autres banques. Il a ensuite cherché à tempérer ses propos en affirmant que le plan chypriote était un «cas spécifique» et que les programmes d'ajustement sont faits au cas par cas.

De plus, cet épisode risque de peser dans le débat européen sur le cadre de résolution des banques au sein de l'Union bancaire.

Autre précédent créé par Chypre, les parlementaires de l’île ont voté pour l’instauration d’un contrôle des capitaux, approuvé à regret par les ministres des Finances de la zone euro « au vu de la situation actuelle unique et exceptionnelle du secteur financier». L’alternative pour la BCE aurait été de financer une probable fuite massives des dépôts, ce qui aurait conduit à une exposition encore plus grande au risque chypriote via le programme de liquidité d'urgence (ELA). Vu des marchés, si le contrôle de capitaux a été instauré à Chypre, il pourra être instauré ailleurs plus tard en cas de nouvelle crise et le risque des contrôles de capitaux doit être inclus dans les prix.  Enfin le dispositif européen souligne que l'intégration du marché financier est loin d'être aboutie et que la fragmentation des marchés financiers peut encore s’aggraver, compliquant l’action de la BCE et rendant de nouvelles mesures non conventionnelles nécessaires.