Hinkley Point met à nu les faiblesses d’EDF

le 08/03/2016 L'AGEFI Quotidien / Edition de 7H

Le spectaculaire départ du directeur financier éclaire un peu plus le déséquilibre du bilan de l'électricien et fragilise la position de son PDG.

Vue aérienne du site de Hinkley Point au Royaume-Uni.
Le site de Hinkley Point, au Royaume-Uni, où deux réacteurs EPR sont en projet.
(Photo Bloomberg.)

Jean-Bernard Lévy, le PDG d’EDF, peut compter sur le soutien de l’Etat français, a assuré hier Emmanuel Macron, le ministre de l’Economie. L’ancien PDG de Vivendi et de Thales en aura besoin pour désamorcer la bombe lancée par la démission du directeur financier Thomas Piquemal. « Je regrette la précipitation de son départ », a réagi hier Jean-Bernard Lévy dans une déclaration transmise à Reuters.

Le «boulet» 
Areva

Thomas Piquemal n’était pas opposé au projet britannique de Hinkley Point qui doit assurer une partie de l’avenir industriel d’EDF. Mais, compte tenu des autres enjeux de l’électricien (Flamanville, Areva NP, grand carénage), il jugeait nécessaire un report de la décision d’investissement. Or, François Hollande et David Cameron ont publiquement réaffirmé leur soutien au projet Hinkley Point la semaine dernière. La décision d’investissement pourrait être prise début avril.

Depuis l'annonce du principe du chantier en 2009 et de sa signature officielle en 2014, l’environnement de marché s’est dégradé avec une forte baisse des prix de l’électricité, menaçant l'équilibre financier d'EDF. Mi-février, en plaçant la note du groupe (A1) sous surveillance négative, Moody’s s’inquiétait des conséquences sur les cash-flows d’une déflation prolongée. Les analystes d’Exane BNP Paribas notaient eux-aussi récemment que les prix en Italie, en Grande-Bretagne et en Europe centrale sont bien inférieurs aux couvertures prises dans le cadre des engagements financiers d’EDF pour 2018, dont celui d’atteindre un cash-flow libre positif. Le groupe est par ailleurs de plus en plus exposé en France aux prix du marché avec la disparition progressive des tarifs régulés. Paradoxalement, la bonne performance des centrales nucléaires françaises d’EDF ajoute à la surproduction d’électricité en Europe et pèse sur les prix de marché.

Second point noir pour EDF : les difficultés financières d’Areva. Le groupe ne peut plus prendre à sa charge 10% du capital du projet Hinkley Point comme prévu initialement. Conséquence, EDF, qui détiendra plus de 50% du capital, consolidera 100% de la dette du projet, le temps de trouver un partenaire susceptible d’entrer au capital. Mais dans le contexte actuel, difficile d’imaginer un secours extérieur. La soudure financière passera par des cessions d'actifs qui risquent d'affaiblir un peu plus la génération de cash-flows d'EDF.

Bronca
des syndicats

Par ailleurs, EDF risque aussi de devoir renoncer à la garantie de financement du Trésor britannique en raison de taux jugés trop élevés et du conditionnement de cette garantie au calendrier de mise en service de l'EPR de Flamanville (Manche), qui connaît d'importants retards et surcoûts. 65% de la dette doivent être financés au prix du marché par une dette sans recours garantie par Infrastructure UK, une structure publique affiliée au Trésor britannique.

La gestion du chantier Hinkley Point vient désormais fragiliser la gouvernance d’EDF. La « démission courageuse » du directeur financier traduit « le désaccord qui touche les membres » du comité exécutif et « tout le haut encadrement » d'EDF face à un PDG « totalement isolé », a lancé hier FO. Selon le syndicat, Jean-Bernard Lévy ferait courir « un risque mortel » à l'entreprise s'il décidait de lancer Hinkley Point immédiatement. Tous les syndicats, dont la CGT, majoritaire chez les salariés, avaient déjà tiré l’alarme ces dernières semaines sur les risques financiers et industriels engendrés par Hinkley Point. Début février, le responsable du projet britannique avait lui-aussi démissionné pour un motif non précisé.

Un projet plus cher que la capitalisation boursière

La démission de Thomas Piquemal, qui était arrivé aux finances d’EDF en 2010 en même temps que l’ancien PDG Henri Proglio, a fait perdre 1,4 milliard d’euros de capitalisation boursière au groupe public en une seule séance. A 19,4 milliards d’euros hier soir, la valeur boursière d’EDF est près de 5 milliards inférieure aux 24 milliards d’euros du coût estimé des deux EPR britanniques d’Hinkley Point. En face, la dette nette d'EDF culminait fin 2015 à 37,4 milliards d'euros.

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