EDF boucle le financement du barrage géant de Nachtigal

le 14/03/2019 L'AGEFI Hebdo

Le Cameroun innove avec ce projet exceptionnel par sa taille et son tour de table.

Opérateur du barrage hydro-électrique sur le fleuve Sanaga, EDF légitime ses ambitions à l’international. L’énergéticien a décidé d’y tripler ses actifs, selon une stratégie bas carbone. Avec Nachtigal, il développe l’une des plus grosses centrales construites par un développeur privé dans l’Afrique de l’Ouest subsaharienne.

Ici, l’impératif était d’abord d’aller vite, le barrage ayant vocation à fournir entre 30 % et 40 % de l’électricité nécessaire au pays. « Compte tenu de l’urgence à monter ce projet stratégique pour le Cameroun, EDF et la SFI (Société financière internationale, filiale de la Banque mondiale) ont été retenus selon une procédure de gré à gré, pour leur expérience respective en gestion de projets complexes et leur capacité à fédérer des financements, expose Carine de Boissezon, directrice financière de la direction internationale d’EDF. En tant qu’assistant à la maîtrise d’ouvrage, EDF a toutefois dû apporter des preuves multiples que le tarif d’électricité serait compétitif, et le financement y contribue. »

Après quatre ans de développement, la signature des documents de financement est intervenue en fin d’année dernière et le closing six semaines plus tard seulement. « Ce délai particulièrement rapide montre l’importance du projet pour ce pays, toutes les autorisations ont été obtenues en temps record pour commencer la construction au plus vite », explique Delphine Siino Courtin, associée chez Clifford Chance, conseil des banques.

L’enjeu pour EDF était de convaincre les bailleurs de fonds qu’il maîtrisait les risques clés du projet « Nous avions travaillé pour baliser tous les sujets de risque dès la phase de développement du projet, notamment les questions environnementales et sociales, sachant qu’il y aurait une quinzaine de partenaires financiers, dont la Banque mondiale, qui a des critères environnementaux et sociaux très exigeants », explique Carine de Boissezon. Le financement de projet a pu être mis en place en 16 mois.

« Le projet a attiré les institutions multilatérales les plus grandes, grâce à sa logique économique forte pour le pays », précise Guillaume de Luze, co-responsable des financements de projets électricité chez Société Générale CIB pour la région Emea (Europe Middle East and Africa).

Durée record

Le projet associe aussi des acteurs locaux, l’implication du gouvernement et des acteurs nationaux contribuant à réduire les risques. D’où un financement local (voir schéma), arrangé par Société Générale et Standard Chartered. « En tant que l’une des principales banques locales, Société Générale Cameroun a pu financer des montants importants en francs CFA », souligne Guillaume de Luze. La banque française a accompagné la société de projet en tant que conseiller financier pendant plus de quatre ans, eu égard à son savoir-faire dans le financement de projets et dans l’hydro-électricité en particulier. Par ailleurs, « Standard Chartered a été retenu comme coordinateur des banques locales, compte-tenu de notre connaissance des marchés locaux en tant que banque à réseau dans le pays, notre mission étant d’aider les banques locales à comprendre les risques d’un financement de projet », explique Isabelle Chastagner, Managing Director, Entreprises et Clients institutionnels chez Standard Chartered Bank, Paris. 

Le financement du projet repose sur un contrat d’achat d’électricité à long terme, à prix fixé d’avance, en faveur d’Eneo, concessionnaire unique détenu par l’Etat à plus de 40 %. Le montage prévoit ainsi des durées de financement record pour l’Afrique. « Pendant la durée de la construction, qui est très longue pour les projets hydro-électriques de ce type (d’une durée de cinq ans), la société de projet bénéficie d’un délai de grâce pour le remboursement du principal, le temps que le projet génère des revenus, d’où la durée étendue des financements », indique Delphine Siino Courtin.

Le montage sécurise les acteurs financiers avec des garanties superposées. Une solution a été trouvée pour les banques locales qui ne peuvent pas s’engager à plus de sept ans, avec un mécanisme de renouvellement et une garantie de l’Etat en cas de non-reconduction des facilités. Cette garantie est elle-même contre-garantie par la Banque mondiale. Cette superposition de garanties se retrouve pour les obligations de paiement de l’électricité produite par Eneo. «  Il y a tout d’abord une garantie de l’Etat mais cette dernière est parfois compliquée à appeler. Elle est donc accompagnée d’une lettre de crédit d’une banque de premier rang, Société Générale, une solution usuelle dans ce type de projet. La banque est elle-même garantie par la Banque mondiale », précise Delphine Siino Courtin.

Engagement financier limité

En réduisant les risques au maximum, le montage a  permis au porteur de projet de limiter son engagement financier. « EDF est actionnaire minoritaire dans la société de projet, le montage est ainsi déconsolidant, ce qui permet de limiter l’apport en fonds propres pour faire plus de projets, en ligne avec notre objectif de multiplier par trois nos actifs d’ici 2030 », explique Carine de Boissezon. Un schéma que le groupe français entend répliquer dans d’autres pays émergents. En Afrique même, les acteurs espèrent que Nachtigal va redynamiser les projets. « Les coûts des projets hydro-électriques et leur durée de mise en œuvre freinent souvent l’exploitation des ressources hydrauliques en Afrique. Le montage de Nachtigal devrait servir de modèle pour d’autres ouvrages sur ce continent », espère Delphine Siino Courtin.

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