Deux principes pour nos champions

le 22/06/2017 L'AGEFI Hebdo

Deux principes pour nos champions
(Pierre Chiquelin)

L’Europe doit-elle se doter d’une législation commune visant à mettre ses champions dans des secteurs stratégiques à l’abri des convoitises extérieures ? Plusieurs pays y poussent : sans surprise la France dont la tradition interventionniste est séculaire ; mais aussi l’Allemagne et l’Italie, qui ne supportent plus de voir certaines pépites passer sous contrôle étranger. Il n’est pas jusqu’aux Pays-Bas, terre libérale s’il en est, qui ne soient tentés de se rallier à cette cause tant le risque, finalement écarté, de voir Akzo Nobel tomber aux mains de son concurrent américain PPG a ému l’opinion et le gouvernement. Ce dossier brûlant pourrait être évoqué dès cette semaine lors d’un Conseil européen à Bruxelles, peut-être par le nouveau président français en personne. Or si le débat est légitime, il ne faudrait pas qu’il débouche sur un remède pire que le mal.

Personne ne peut disconvenir qu’il est des secteurs stratégiques. Aucun gouvernement ne pourrait accepter sans sourciller qu’un acteur majeur de la défense nationale, de l’énergie ou des technologies liées à la sécurité passe en des mains étrangères. Mais la tentation est évidemment que les limites du stratégique soient sans cesse repoussées. La France s’en est fait une spécialité : le décret protecteur pris par Thierry Breton en 2005, suite à la célèbre menace supposée pesant sur Danone, n’a pas tardé à voir son champ considérablement élargi par Arnaud Montebourg en 2014 pour englober la santé, les transports et les télécoms. Si Emmanuel Macron songe à l’étendre encore, la France ne devra pas s’étonner que les initiatives de ses entreprises à l’étranger sont accueillies avec suspicion, voire hostilité, y compris en Europe même. Le comportement français dans l’affaire des chantiers de Saint-Nazaire, où la candidature d’un repreneur italien a été tout simplement torpillée, ne manquera pas de trouver sa réponse en Italie. C’est peu dire que les visées françaises y font désormais consensus contre elles.

Contrairement à l’idée reçue complaisamment relayée en France, l’Europe a bénéficié jusqu’ici de son libéralisme. Si, pour cause de risques nouveaux, comme la cybersécurité, celle-ci veut se protéger sans rompre avec sa tradition, c’est autour d’une liste de secteurs très resserrée qu’elle doit agir en ne retenant que deux principes simples : la réciprocité – aucun pays ne doit pouvoir prétendre à un actif stratégique si un actif équivalent chez lui demeure hors d’atteinte – et la transparence de la structure de contrôle de l’acquéreur. Le premier principe est une garantie d’équilibre ; le second un impératif de clarté, qui oblige autant l’acheteur que le vendeur qui ne pourra plus céder à n’importe qui comme c’est encore le cas, parfois même de la part d’Etats. La situation de certains groupes chinois comme Anbang, naguère grands acquéreurs d’actifs en Occident et aujourd’hui au bord de la déconfiture, montre à quel point l’opacité ne doit plus être tolérée.

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