Marchés boursiers

Opération diversification

le 24/09/2015 L'AGEFI Hebdo

Les principaux opérateurs européens complètent leur palette, des indices au post-marché ou à l’aide à la cotation.

Opération diversification
La salle de surveillance des marchés d’Euronext à La Défense.
(Euronext)

Accélérer. Tel est le nom donné fin juillet par Deutsche Börse à son « plan de croissance » à 2018, sous la conduite de son tout nouveau directeur général, Carsten Kengeter. Une appellation qui reflète bien la situation des principaux marchés boursiers européens (outre l’allemand, le London Stock Exchange – LSE –  et Euronext) : des groupes bien portants bénéficiant du socle d’activité solide et rentable des services aux marchés, mais devant faire preuve d’agilité pour rester dans la course, notamment face aux incessantes évolutions réglementaires et pressions sur les prix.

Une nécessaire agilité passant par une diversification des services déployés, dans le respect de modèles de développement en l’occurrence bien distincts. La notion de « silo », à savoir la maîtrise verticale par un opérateur boursier de l’ensemble du parcours du titre depuis l’exécution jusqu’au règlement/livraison, est ici structurante. Ce silo semble indispensable à Jean de Castries, associé du cabinet Equinox-Cognizant, pour qui « le temps de la stratégie partenariale est révolu ». Alors qu’ avec Eurex et Clearstream, Deutsche Börse a historiquement prôné ce modèle, qui représente une manne, particulièrement sur le segment des dérivés qui est son principal champ d’action, le LSE, qui joue la carte de l’architecture ouverte, a « concrétisé un pas très important grâce au rachat de LCH.Clearnet, le fait pour une Bourse de posséder une chambre de compensation étant essentiel dans le contexte réglementaire actuel », poursuit Jean de Castries. Analyste valeurs financières de la recherche Société Générale CIB, Jason Kalamboussis note de son côté que l’évolution de la réglementation, passant par la compensation des dérivés de gré à gré (OTC, over the counter), « fera que Deutsche Börse sera contraint d’ouvrir son modèle en silo, et son nouveau patron semble vouloir enclencher ce processus ».

Ce développement dans les activités de post-marché est bien « le grand défi d’Euronext, que l’opérateur pourrait relever par le biais d’un partenariat, d’une alliance, d’un rachat », estime Antoine Pertriaux, également associé chez Equinox-Cognizant. Un scénario contesté par l’intéressé. « Le contrat de service incluant un partage des profits sur les marchés dérivés nous liant aujourd’hui à LCH.Clearnet SA nous assure une intimité forte », plaide Anthony Attia, PDG d’Euronext Paris. « La situation nous permet de rester agiles en termes d’offre et de prix, aux côtés d’un partenaire extrêmement robuste. Nous disposons ainsi des avantages de la chambre de compensation sans en subir les contraintes, en termes capitalistiques notamment. Nous avons également une relation forte avec Euroclear sur le règlement/livraison. Il n’y a aucune raison de changer cela », indique le dirigeant, qui clame que le groupe « poursuit la stratégie engagée lors de son entrée en Bourse l’an passé, basée sur son rôle de financement de l’économie ». Une mission « soutenue par un portefeuille d’activités diversifié avec une composante forte sur la cotation et les actions », et passant par les produits dérivés notamment sur matières agricoles. Le mandat confié à Stéphane Boujnah, qui doit prendre la tête d’Euronext mi-novembre, est bien de « poursuivre cette stratégie », note Anthony Attia.

Pour autant, « Euronext pourrait, selon Jean de Castries, se saisir de l’activité de négociation au comptant de Deutsche Börse si ce dernier devait souhaiter se concentrer sur les dérivés. Mais l’historique des relations entre les deux acteurs ne plaide pas pour ce scénario ». Euronext y gagnerait du volume d’activité, quand le groupe allemand « se consacrerait alors à un segment sur lequel il est très bien positionné, plus rentable et aux perspectives de croissance plus flatteuses », ajoute le consultant. Des promesses qui ont d’ailleurs incité Euronext à faire preuve d’inventivité également dans ce domaine. Délaissé l’an passé par IntercontinentalExchange (ICE), le groupe américain conservant l’activité de dérivés issue du Liffe, Euronext aimerait capter une part croissante des volumes des dérivés, par le biais de nombreux lancements de produits « sur des niches non encore matures ». Mais « il est bien difficile de capter de la liquidité au sein d’un marché détenu à plus de 90 % par deux acteurs », en l’occurrence ICE et Eurex, concède Antoine Pertriaux. Le LSE, de son côté, est essentiellement présent avec le marché des dérives italiens Idem. Mais des analystes ont souligné que le groupe pourrait bien sortir du bois à Londres pour passer la vitesse supérieure sur cette activité de dérivés. Reste à choisir, ou pas, entre croissance organique et externe.

Déjà, le LSE est à la manœuvre dans le post-marché. Outre Monte Titoli déjà actif en Italie, le groupe britannique bénéficiera bientôt d’un autre conservateur central, international celui-ci et basé au Luxembourg, avec globeSettle, en cours de mise en route. L’idée, à en croire un observateur avisé du secteur, est de « répondre aux besoins nouveaux, avant tout en termes de gestion du ‘collateral’, d’une industrie en révolution sous l’impulsion d’une réglementation qui rebat les cartes ».

Services complémentaires

Mais la maîtrise du parcours de l’instrument financier n’est rien sans le développement de services complémentaires. Ce qu’ont compris les opérateurs. Ils ont « bien l’intention de poursuivre leurs efforts de développement » sur les fonds indiciels cotés (ETF, exchange-traded funds), relève Antoine Pertriaux, car il s’agit d’un segment «  toujours prometteur, d’autant que les échanges se font encore à hauteur des trois quarts hors marché en Europe, contre moins de la moitié aux Etats-Unis ». Témoins de cette quête de l’offre globale, les rachats de Russell par le LSE (qui a mis en vente la partie gestion d’actifs) et de Stoxx par Deutsche Börse (qui met la main sur les 49,9 % détenus par le suisse SIX) dans une activité des indices « où il y a beaucoup à gagner ». Le rachat par le groupe allemand de la plate-forme de trading de changes 360T, dévoilé de même cet été, « le renforce également en apportant de la diversification dans les produits proposés en négociation », ajoute Antoine Pertriaux.

Les marchés boursiers se démènent en outre en amont de la cotation pour accompagner les sociétés, Euronext avec EnterNext (et son nouveau programme Techshare), le LSE avec Elite (actif dans dix-sept pays désormais en Europe). Saluant ce travail, Philippe Dardier, président de la plate-forme de rencontre entre PME et investisseurs Alternativa, souligne que la contrainte de rentabilité de la manœuvre détourne de fait les grands marchés des plus petites entreprises. « Nous ne sommes nullement concurrents, mais complémentaires », martèle Philippe Dardier, qui appelle au « développement de partenariats passant par la présentation commune des sociétés ou l’aide à l’analyse indépendante ». Le président d’Alternativa apprécie d’ailleurs le «  retour aux sources » d’opérateurs boursiers qui, « sans négliger la course à la compétence technique, mettent en avant une approche soucieuse de financement de l’économie réelle ». La nécessaire proximité avec les entreprises passe, selon Philippe Dardier, par « la reconstitution des Bourses régionales. Un système qui fonctionne bien en Allemagne ».

Mais les acteurs visent également au-delà du Vieux Continent. Comme le LSE avec LCH.Clearnet aux Etats-Unis ou Euronext en Asie, avec notamment le partenariat dévoilé ce mois-ci avec la Bourse de Shanghai dans les données de marché. Deutsche Börse a pour ambition, comme le rappelle Jason Kalamboussis chez SG CIB, « de doubler ses revenus en Asie d’ici 2017 par rapport à 2013, à 200 millions d’euros annuels ». Malgré le report tout juste concédé d’un an à 2017 du lancement de sa Bourse des dérivés à Singapour.

Consolidation

Dans ce paysage animé, où plane également l’ombre d’une taxe sur les transactions financières (TTF) européenne qui créerait une distorsion de concurrence au détriment des acteurs financiers des pays l’appliquant, le thème de la consolidation fait immanquablement surface. Faisant naître les interrogations sur l’ensemble des acteurs, en quête d’économies d’échelle, voire d’offre globale. Alors que le directeur général du LSE, Xavier Rolet, mise sur une opération d’ici au printemps 2017 parmi les quatre principaux acteurs au monde, à savoir également Deutsche Börse ainsi que les deux américains ICE et CME Group, le sort du poids plume boursier Euronext agite les esprits.

« Nous continuons à travailler pour développer l’ensemble de nos activités, de façon organique, dans le cadre d’un plan de trois ans », assure Anthony Attia. Une échéance qui correspond à la fin de la période d’engagement de conservation de titres de la part de onze institutions financières, dont BNP Paribas et Société Générale, totalisant 33.36 % du capital d’Euronext. « La progression de la capitalisation boursière reste leur meilleure défense », assure Jean de Castries. Et d’ajouter : « La situation d’Euronext l’incite clairement à des alliances, au regard de ses besoins de croissance des volumes d’activité et de développement des capacités de compensation. L’hypothèse la plus envisageable est celle d’une union avec la Bourse espagnole BME. Celle d’un rapprochement avec la suisse SIX se heurte à la stratégie domestique de cette dernière. »

A l’issue du plan triennal actuel, soit en 2017, Euronext « est susceptible, selon un analyste fin connaisseur du secteur, de se placer en acteur actif de la consolidation des marchés actions traditionnels en Europe ». Les partenaires possibles alors ne manquent pas, cotés ou non : outre BME et SIX, les Bourses de Varsovie, d’Athènes, d’Istanbul, de Moscou ou le groupement CEESEG, qui rassemble les places de Budapest, Ljubljana, Prague et Vienne, selon cet analyste. Il estime aussi que « les synergies de coûts liées à une telle opération pourraient être de l’ordre de 15 % à 20 %, par le biais avant tout de l’intégration des systèmes informatiques, sans compter quelques probables synergies de revenus ». Anthony Attia calme le jeu : « Nous connaissons bien les autres places boursières traditionnelles européennes, mais toute opération de rapprochement est soumise au risque et à l’incertitude. Si, un jour, il devait y avoir une consolidation, nous souhaitons en être un acteur. Mais ce n’est pas un sujet pour le moment. » Pour l’heure, Euronext et ses pairs accélèrent et entendent bien montrer qu’ils en ont encore sous le capot sans nécessairement changer de moteur.

Il y a beaucoup à gagner avec les indices
Antoine Pertriaux, associé chez Equinox-Cognizant
Le directeur général du LSE, Xavier Rolet, mise sur une opération d’ici au printemps 2017 parmi les quatre principaux acteurs au
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Le directeur général du LSE, Xavier Rolet, mise sur une opération d’ici au printemps 2017 parmi les quatre principaux acteurs au
(Bloomberg)

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