Réforme de l’audit

Même pas mal !

le 02/04/2015 L'AGEFI Hebdo

La course vers le conseil va s’intensifier, sans vraiment remettre en cause la concentration du secteur.

Même pas mal !
La réforme pourrait avoir un réel effet positif pour Mazars.
(rea)

David a égaré sa fronde. Sans elle, il pourra au mieux égratigner Goliath, qui sans doute ne s’apercevra de rien. Alors que la réforme européenne de l’audit initiée en 2010 touche au but, on peut douter de sa capacité à s’attaquer à la mainmise des quatre géants mondiaux de l’audit et du conseil que sont les « Big Four » Deloitte, EY, KPMG et PwC. « La grande réforme annoncée par la Commission européenne a accouché d’une souris », lance Olivier Chaduteau, associé-gérant du cabinet de conseil Day One, pour qui Bruxelles a surtout « sous-estimé la capacité d’adaptation des grands cabinets ». « Ils sont comme des lézards, souligne le consultant. Alors que dans le sillage du scandale Enron ayant entraîné la chute d’Arthur Andersen au début des années 2000, on leur a coupé la queue en les privant des métiers du conseil, ils sont aujourd’hui plus forts que jamais dans le domaine, et la réforme européenne leur offre une formidable opportunité de poursuivre leur assaut ». Concrètement, dans le cadre de la nouvelle rotation obligatoire des mandats, mesure phare du règlement dédié aux entités d’intérêt public (EIP, à savoir sociétés cotées, établissements de crédit et compagnies d’assurances), les cabinets vont « transférer leurs clients perdus en channel 1, c’est-à-dire en audit, vers le channel 2, à savoir les métiers du conseil, et inversement ». « Tout à coup, un immense jeu de vases communicants va ainsi se mettre en l’œuvre », prédit Olivier Chaduteau. Mieux, les grands cabinets « ont les moyens de s’organiser. Connaissant les dates précises de fin contrainte de leurs mandats en audit légal, ils vont anticiper pour optimiser leur calendrier de développement en conseil, en commençant pendant quelques années à simplement présenter sans la vendre cette activité à leur client audit, optimisant ainsi la relation client et leur connaissance intime des décideurs et des enjeux ».

Président de la Compagnie nationale des commissaires aux comptes (CNCC), Denis Lesprit se félicite tout de même de voir le « modèle français, bon élève », salué par Bruxelles. La « prime » ainsi accordée au co-commissariat, avec un délai de rotation obligatoire porté à 24 ans, ne le satisfait pourtant pas totalement, la CNCC ayant prôné l’abandon de la rotation en cas de joint-audit « qui répond totalement à la nécessité d’indépendance de l’auditeur ». Auprès des EIP, « nous avons en France 400 cabinets présents pour 3.000 mandats environ », poursuit Denis Lesprit, qui anticipe dès lors « un effet de concentration de la réforme, contraire à celui recherché ». Et les suivants directs des Big Four ne désarment pas. Vincent Papazian, directeur national de l’audit chez Grant Thornton France, veut croire que « pour nous, la réforme constitue clairement une opportunité », le dirigeant plaçant son groupe en tant que « véritable alternative » face aux ogres du secteur. Pour Philippe Castagnac, président du conseil de gérance et directeur général de Mazars, la rotation « présente l’avantage très clair de rebattre les cartes dans le temps, avec des effets qui commenceront à être vraiment perceptibles entre 2017 et 2022. Le législateur a souhaité une période de transition, ce qui est une bonne chose ». « Nous en attendons un effet positif, précise le dirigeant, surtout en Europe où nous sommes en position de conquête nette tandis que nous nous trouvons en France au même niveau déjà que les Big Four. »

Mais le secteur n’a pas attendu la réforme pour se mettre en mouvement. Dans un contexte réglementaire mouvant associé à la maturité du métier de l’audit et aux défis technologiques, les cabinets font face comme le souligne Jean-Pierre Letartre, président d’EY en France, à une « ardente obligation de s’adapter ». Particulièrement en investissant dans « les métiers du conseil, pour servir les clients qui nous font aujourd’hui confiance mais qui ne pourront plus nous choisir en tant que commissaire aux comptes pendant plusieurs années ». D’où, selon le dirigeant, la pertinence de l’acquisition l’an dernier de Greenwich Consulting, spécialiste du conseil en management, comme du rapprochement tout juste annoncé avec Ricol Lasteyrie Corporate Finance (RLCF), donnant naissance à « une équipe de 300 personnes dédiées au conseil dans la gestion du capital ». « Nous travaillons sur d’autres opérations devant nous permettre d’élargir notre offre d’expertises et notre empreinte géographique », assure Jean-Pierre Letartre. Au niveau mondial, le conseil pourrait représenter en 2020 la moitié de l’activité d’EY, contre un quart l’an dernier. Mazars de son côté vise sur le même horizon un chiffre d’affaires annuel de 2 milliards d’euros, contre 1,1 milliard sur l’exercice clos fin août dernier. « Nos racines étaient françaises, elles sont désormais européennes, soutenant une véritable internationalisation au cours des années 2000, particulièrement sur les continents asiatique et américain », met en avant Hervé Hélias, PDG de Mazars en France et codirecteur général du groupe, qui souligne les ambitions africaines du cabinet. « Nous travaillons actuellement sur plusieurs dossiers », promet Philippe Castagnac, qui relève que « la plupart de nos concurrents d’il y a vingt ans n’ayant pas fait le choix de l’internationalisation ont aujourd’hui disparu ».

« La rotation n’est pas la solution »

KPMG, de son côté, se targue de mettre en œuvre d’importants programmes d’investissement, en France comme à l’international. Des efforts passant récemment par des acquisitions de spécialistes de l’analyse de données ou de sécurité informatique. Tandis que PwC, qui a finalisé en 2014 le rachat stratégique du spécialiste du conseil en stratégie Booz & Company (devenu Strategy&), vient tout juste de renommer Landwell & Associés en PwC Société d’Avocats. Un gage d’unité visant à « capitaliser sur la notoriété de la marque PwC », précise le dynamique cabinet d’avocats (150 recrutements prévus en 2015 pour un effectif actuel de près de 500 personnes).

Et le mouvement d’opérations à n’en pas douter « va se poursuivre, les Big Four ont besoin d’acquérir des compétences en consulting », avance Olivier Chaduteau. Vincent Papazian chez Grant Thornton observe depuis l’an dernier « une multiplication des rachats, notamment de la part des Big Four, d’activités de conseil parfois très éloignées du cœur du réacteur de l’audit ». « Nous souhaitons de notre côté, confie le dirigeant, développer une croissance dans le conseil à la fois volontariste et réfléchie, nous permettant de maintenir un lien fort entre audit et conseil et une convergence d’objectifs avec les métiers du chiffre. » Le rapprochement annoncé en septembre dernier avec le cabinet Tuillet, présent tant sur les activités d’audit que de conseil notamment dans les secteurs de la prévoyance, de la santé et de l’assurance, « reflète parfaitement cette stratégie », poursuit Vincent Papazian. PDG de Grant Thornton France, Daniel Kurkdjian se félicitait d’ailleurs alors d’une opération qui « répond également aux attentes du marché et des régulateurs de voir se consolider des acteurs de poids permettant d’assurer une véritable diversité sur le marché ».

Jean-Pierre Letartre chez EY se dit « favorable à l’émergence de nouveaux acteurs ». « Mais le régulateur ne peut créer un tel mouvement, prévient le dirigeant, la rotation obligatoire n’est pas la solution, comme on le voit en Italie où elle est en vigueur depuis un certain temps sans amener de nouveaux acteurs de premier rang ». La solution réside à ses yeux en une consolidation du secteur. Les Big Four sont « le fruit d’unions successives de cabinets, cela représente un travail et des investissements dans la durée, les autres cabinets peuvent aussi suivre cette voie », suggère le patron d’EY en France. « Le problème, selon Olivier Chaduteau, est que le montant du ticket d’entrée pour une telle offensive est très élevé, soutenu par d’importants besoins d’investissements technologiques et méthodologiques pour le commissariat aux comptes. EY est capable d’investir à ce titre 500 millions de dollars, personne n’en a les moyens en dehors des Big Four ». Dans ce contexte, « un Big Five peut difficilement émerger », Olivier Chaduteau évoquant comme un des seuls horizons pour ce faire « le rachat de BDO, Grant Thornton ou Mazars par un cabinet chinois déjà assez important sur son marché domestique ». Encore que ce scénario, s’il règle la question de la taille, ne devrait pas régler celui des compétences techniques. Sans compter la probable levée de boucliers politiques.

Défiance

La réforme tout de même pourrait avoir un réel effet positif pour Mazars en particulier, « si dans les dix ans à venir ils parviennent à suffisamment se développer au-delà de la France et de l’Europe, et surtout aux Etats-Unis, où ils sont pour l’essentiel présents pour l’instant sur le ‘small’ et ‘midmarket’ », analyse le consultant, qui relève qu’en parallèle, les petits cabinets souffrent d’un souci de rentabilité des mandats de commissariat aux comptes sur les sociétés cotées. Du fait des exigences grandissantes en termes de normes comptables. « Plutôt que de procéder à des rapprochements entre eux, les petits cabinets se voient parfois contraints d’abandonner des affaires aux cabinets leaders, voire d’être rachetés par ces derniers », ajoute Olivier Chaduteau.

Sur ce même thème de la rentabilité, la généralisation des appels d’offres prévue par la réforme suscite un front uni de défiance. Elle va en effet « exacerber la concurrence tarifaire, ce qui est préjudiciable à la qualité de l’audit et aux services rendus aux émetteurs », met en garde Vincent Papazian. Un horizon qui nécessite, aux yeux du dirigeant, « une prise de conscience de l’ensemble des parties prenantes (profession, régulateurs, comités d’audit et management), car les missions d’audit que nous menons à bien ‘ont un prix’ sur lequel on ne peut transiger, sauf à remettre en cause à terme leur qualité et la valeur ajoutée de nos recommandations ». « La véritable priorité est la qualité de l’audit, qui n’est pas une prestation de services comme les autres, elle est d’intérêt général », poursuit le président de la CNCC, qui rappelle qu’« en cas de problème sur les comptes, c’est bien le dirigeant qui sera responsable en première ligne, pas le commissaire aux comptes ». De fait, « l’audit est un métier à forte valeur ajoutée s’il est bien fait », lance Hervé Hélias chez Mazars. Mieux, Philippe Castagnac estime que si ce métier est « aujourd’hui très contraint, on peut imaginer, certes pas à court terme, que ce mouvement de balancier va s’inverser, au bénéfice de l’audit ». D’ici là, Goliath pousse ses pions sur le conseil.

Le co-commissariat à la française répond totalement à la nécessité d’indépendance de l’auditeur
Denis Lesprit, président de la Compagnie nationale des commissaires aux comptes
KPMG (ici, l’immeuble à La Défense) met en œuvre d’importants programmes d’investissement, en France comme à l’international.
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KPMG (ici, l’immeuble à La Défense) met en œuvre d’importants programmes d’investissement, en France comme à l’international.
(rea)
« Tout ce qui n’est pas interdit est permis »

Si la réforme a permis d’engager « une dynamique de convergence », selon le président de la CNCC Denis Lesprit (photo), le président d’EY en France, Jean-Pierre Letartre, regrette que l’objectif d’harmonisation européenne du secteur « ne soit pas concrétisé au regard du grand nombre d’options laissées à chaque Etat ». Le dirigeant pointe même « une complexification, par exemple pour les banques devant jongler avec des durées de rotation de leurs auditeurs différentes dans les divers pays où elles sont présentes ». Sur les nouvelles règles concernant les services complémentaires à l’audit pourtant, la sérénité est de mise. Vincent Papazian estime que la réforme « ne devrait pas avoir d’incidence sensible en France, où la réglementation est déjà suffisamment protectrice quant aux missions que le commissaire aux comptes ne peut pas accepter ». La règle « deviendra : ‘tout ce qui n’est pas interdit est permis’ », précise Denis Lesprit. Une nouvelle logique, qui fait suite à celle des diligences directement liées (DDL) autorisées, qui « ne modifiera pas » dans les faits le champ des possibles pour l’auditeur.

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