L’Euro PP élargit son terrain de jeu

le 28/08/2014 L'AGEFI Hebdo

Les opérations se diversifient, sous l’effet d’une demande abondante. Une dizaine de véhicules sont en cours de lancement.

L’Euro PP élargit son terrain de jeu
Remorque de l’équipementier Daher, qui vient de tester l’Euro PP avec une émission de 30 millions à 7 ans. Hanning/REA
(rea)

Le marché des placements privés affirme sa dynamique. Les chiffres ne restituent pas complètement encore toute l’avancée de ces émissions non notées, en forme d’obligations et de loans : cette année, les transactions nouvelles devraient atteindre 4 milliards d’euros, pas tellement plus que l’an dernier. Pourtant, le décollage de ce marché apparu en 2012 est bel et bien en cours.

Complémentaire

Nonobstant la faiblesse économique, il s’est déjà imposé auprès des entreprises. « La désintermédiation va rester une fraction du financement des entreprises, elle n’est pas plus pertinente que les financements bancaires, mais complémentaire, car les contraintes du prêteur obligataire ne sont pas celles du banquier », prévoit Jérôme Laurre, associé chez Aforge Degroof Finance, une maison qui conseille actuellement un assureur dans la préparation d’un fonds de prêt à l’économie (FPE).  Alors même qu’avec un levier inférieur à 1, il se finance sans mal auprès des banques, l’équipementier Daher vient ainsi de réaliser une émission de 30 millions à 7 ans pour tester l’Euro PP avec l’appui de Novo 2. « Les entreprises nous sollicitent beaucoup et se montrent très désireuses d’accéder au financement Novo, dont l’image est très positive », confirme Bruno de Pampelonne, président du directoire de Tikehau IM, gérant de Novo 2.

Emblèmes du marché, les fonds de place Novo, lancés en automne dernier pour dynamiser les émissions privées des ETI (entreprises de taille intermédiaire), semblent en passe, après avoir parfois suscité des doutes sur leur mise au travail, d’être engagés complètement d’ici à octobre 2015, l’objectif de départ. « Il est possible qu’on aille plus vite que prévu, d’ici trois mois, plus de la moitié du fonds Novo 2 devrait être investi », indique Bruno de Pampelonne. De son côté, à fin juillet 2014, BNP Paribas IP avait placé 235 millions d’euros sur 660 millions, dans sept entreprises. Les gérants de Novo 1 alignent les opérations, après avoir passé du temps à l’acclimatation et à la préparation des sociétés, notamment celles non cotées. « Les investisseurs doivent pouvoir cohabiter au mieux de leurs intérêts avec les prêteurs bancaires, qui bénéficient des sûretés, explique Javier Peres Diaz, lead portfolio manager global loans au sein de BNP Paribas IP. Dans ce contexte, la phase de préparation et de structuration d’une opération Euro PP est critique, elle a pour but d’éviter le risque de se retrouver avec un positionnement de type dette mezzanine pour une rémunération plutôt senior. »

En même temps qu’il accélère son rythme, le marché évolue, rendant compte d’un appétit des investisseurs pour des cibles plus variées. « Le marché se transforme : après les plus grosses ETI, il s’étend à des ETI plus petites, ou à des entreprises aux bilans un peu moins solides », observe Philippe Aurain, responsable des gestions chez Fédéris. L’idée de se porter sur des ETI qui ne se situent pas forcément en haut du segment fait son chemin. Les gérants de Novo se défendent ainsi de se cantonner aux midcaps les plus grosses et Novo 1 revendique notamment un focus sur les pépites à potentiel, avec 80 à 500 millions d’euros de chiffre d’affaires et 40 à 50 millions d’Ebitda. « La question est de savoir comment être pertinent car si l’on vise un profil de risque ‘BBB’ sur les plus grosses ETI, tous les investisseurs et les banques se retrouvent en compétition. Il faut accepter de descendre un peu plus bas sur le segment des petites et moyennes entreprises », résume Jérôme Laurre. Dans cette perspective, AG2R La Mondiale va miser sur un partenariat avec BPIfrance pour un programme de 200 millions d’euros, pour financer des entreprises dont le chiffre d’affaires est inférieur à 150 millions d’euros, avec des tickets de 5 millions d’euros maximum.

Profils de risque

La diversification des profils de risque paraît en revanche poussée moins avant pour certaines sociétés de gestion. « Nous ciblons des investissements de type ‘cross over’, typiquement des notations implicites dans les zones ‘BB’ et ‘BBB’, pour des tickets unitaires d’environ 30 à 50 millions d’euros, expose Damien Guichard, responsable placements privés chez Allianz GI, qui est arrivé sur le marché en début d’année. Descendre en dessous de ces niveaux de crédit serait plus complexe en nous exposant à des renégociations potentielles. » Le groupe ambitionne d’investir 500 millions d’euros dans un premier temps, selon les opportunités. Autre exemple, OFI Crédit ETI, fonds en cours de lancement par OFI AM, tout en ayant l’objectif d’éviter les cibles les plus courtisées va cibler des obligations de 20 millions d’euros chacune, émises par des entreprises de 100 à 500 millions d’euros de chiffre d’affaires.

Mais la diversification des opérations passe aussi par d’autres critères, à commencer celui de la nationalité. « Après une activité calme fin 2013 et début 2014, le marché montre des signes de développement, non seulement en France mais aussi dans d’autres pays comme l’Italie, voire l’Espagne et le Benelux, peut-être bientôt avec des émetteurs britanniques ayant des besoins en euros, observe Damien Guichard. Désormais, les formats et profils des emprunteurs se diversifient, avec, par exemple, des signes d’intérêt de la part de sociétés de type ‘utilities’ ou encore des emprunteurs qui deviennent récurrents. »

De quoi trouver la parade face à la baisse des rendements qui affecte l’Euro PP comme l’ensemble des marchés de taux. « Les institutionnels qui attendaient des rendements de 4 % ou 5 % sur des titres à 6 ans en 2012 doivent s’ajuster, avec plutôt 3 % ou 4 % à présent sur les meilleurs risques », indique Philippe Aurain. Grâce à la nouvelle profondeur du marché, nombre d’investisseurs paraissent convaincus de l’intérêt que présente la dette privée d’entreprise et Fédéris lui-même est en train de lever un troisième fonds de plus de 300 millions d’euros, qui sera bouclé à l’automne, l’idée étant de lever désormais un fonds par an. Pas moins de 10 véhicules seraient sur le point d’être lancés, attendant notamment la publication du décret permettant aux organismes de prévoyance d’investir directement en dette d’entreprise. Dans les prochaines semaines, BNP Paribas IP va lancer un nouveau FCT (fonds commun de titrisation), de 150 à 200 millions d’euros et qui sera investi en loans européens.

Partenariats entre gérants et banques

L’investissement sur des sous-jacents en forme de crédits bancaires contourne la difficulté que peut représenter une émission obligataire pour une ETI. D’où la multiplication des partenariats entre gérants et banques, comme ceux conclus par Axa, Amundi ou AG2R La Mondiale. « Les banques restent les mieux placées pour trouver les opérations, surtout dans un marché en train de s’internationaliser, et l’approche la plus pertinente consiste pour nous à travailler en bonne intelligence avec les banques tout en nous ménageant un lien relationnel direct avec les émetteurs », estime Damien Guichard. Toutefois, le double rôle joué alors par la banque peut sembler difficile et certains investisseurs  préfèrent s’en remettre à un tiers de confiance.

D’un point de vue prudentiel, la solution des investissements en crédits bancaires paraît toutefois intéressante. « Les ‘loans’ présentent une consommation de fonds propres potentiellement attractive, notamment par rapport aux obligations de notations comparables, en supposant toutefois que le régime réglementaire des assureurs, et en particulier Solvabilité 2, prenne bien en compte leurs caractéristiques intrinsèques (historiques de défaut, mécanismes de protection) », explique Yann Sonnallier, responsable du projets originate to distribute, chez Société Générale Corporate & Investment Banking. Une évolution prudentielle à venir et dont l’attente, comme dans le cas du décret concernant les organismes de prévoyance, ne freine pas pour autant les initiatives des investisseurs…

Les institutionnels mondiaux lorgnent le marché européen

La désintermédiation est encouragée en Europe non seulement par les changements réglementaires touchant les banques et les assureurs ou les fonds de pension, mais aussi par la recherche de supports d’investissement chez les grands acteurs mondiaux. « Les institutionnels américains et canadiens en premier lieu s’intéressent de près au phénomène de la désintermédiation en Europe et nous interrogent à ce sujet, les actifs du Vieux Continent leur semblant attrayants. Autre source de demande, les grands fonds souverains, asiatiques notamment, sont très intéressés. Ils apprécient le savoir-faire des banques européennes sur les classes d’actifs en sous-jacents, infrastructures, avions ou PME européennes, analyse Alain Bokobza* (photo), responsable de l’allocation d’actifs globale chez Société Générale Corporate & Investment Banking. Les investisseurs américains et canadiens sont les plus avancés en termes de diversification de leurs actifs sachant qu’actuellement, ils cherchent à se protéger contre la hausse des taux des obligations d’Etat. Ainsi, de 20 % à 25 % de leurs actifs sont déjà investis en ‘loans’. Au Japon, les assureurs-vie ont déjà investi de 18 % à 20 % sous cette forme, contre 5 % maximum en Europe, voire souvent 1 % de leurs actifs en prêts à l’économie. »

* Qui vient de publier une deuxième étude sur les loans dans le monde : « In the mood for loans, the quarterly ».

 

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