Le risque entreprises au menu du bilan des assureurs

le 18/07/2013 L'AGEFI Hebdo

Les acteurs convoitent les prêts aux PME-ETI pour mieux diversifier leur allocation d’actifs.

Une zone d’activités commerciales en Ile-de-France. A terme, 90 milliards d’euros

Désormais, les assureurs disposent de tout un arsenal pour accorder des crédits aux entreprises - petites et moyennes (PME) ou de taille intermédiaire (ETI) - qui se plaignent de ne plus trouver assez de financement auprès de leurs banques. Ce 10 juillet, sous l’égide de la Caisse des dépôts, 17 compagnies se sont associées pour lancer le premier véhicule obligataire de prêts à l’économie. Baptisé Novo, il disposera d’une puissance de frappe d’un milliard d’euros pour soutenir les ETI et les grosses PME via des prêts unitaires de 10 à 50 millions d’euros sur une durée de cinq à sept ans. Pour accompagner ce dispositif, Bercy a dévoilé le même jour une réforme du Code des assurances permettant aux assureurs de prêter jusqu’à 5 % de leurs encours aux PME-ETI non cotées sous la forme de prêts en direct ou de fonds de prêts. « C’est une réforme pour laquelle les assureurs se sont battus depuis quinze mois et nous sommes très satisfaits », résume Jean-Jacques Duchamp, directeur général adjoint de Crédit Agricole Assurances.

A la clé, ce sont 90 milliards d’euros de financements nouveaux qui pourraient irriguer les PME-ETI dans les années à venir. « C’est un calcul arithmétique en appliquant la limite de 5 % aux 1.800 milliards d’euros de passifs des assureurs », nuance toutefois Jean-Jacques Duchamp. « Il est trop tôt pour dire jusqu’où iront les assureurs mais le seuil des 5 % ne sera pas saturé du jour au lendemain », renchérit Olivier Héreil, directeur des gestions d’actifs chez BNP Paribas Cardif. « Si nous arrivons à 10 ou 15 milliards d’euros d’ici à cinq ans, ce sera déjà beaucoup », estime Vincent Falantin, directeur de la stratégie des investissements chez Allianz France.

Initiatives tous azimuts

Les assureurs n’ont toutefois pas attendu pour profiter de la désintermédiation du crédit. A fin 2012, leurs investissements dans les PME-ETI s’élevaient à 42 milliards d’euros, dont 4,2 milliards de financements nouveaux l’an dernier, selon la Fédération française des sociétés d’assurances. A l’heure où les banques réduisent leurs engagements à l’égard des entreprises sous l’effet des contraintes de liquidité et de solvabilité liée à Bâle 3, les assureurs ont multiplié les initiatives depuis un an. D’autant plus que ces placements seraient traités sous Solvabilité 2 comme des obligations corporate, donc peu pénalisés. Axa s’est ainsi associé à Société Générale et Crédit Agricole sur le marché français en 2012, puis avec Commerzbank au printemps pour couvrir l’Allemagne, la Suisse et l’Autriche. « Nous voulons créer une plate-forme européenne pour financer les ETI, avance Emmanuelle Nasse-Bridier, responsable des investissements crédit chez Axa. Nous voulons accompagner les banques sur des dossiers de financement des entreprises n’ayant pas accès au marché de la dette publique avec des prêts d’une maturité de 5 à 7 ans. »

Ses rivaux ne sont pas en reste, même s’ils demeurent pour l’heure à l’écart des prêts en direct. « Des réflexions existent mais nous pouvons cependant passer par des fonds et nous participons à ceux qui se montent, indique Mikaël Cohen, directeur des investissements chez CNP Assurances, qui a investi 100 millions d’euros dans le fonds Novo. Nous pouvons aussi nous tourner vers des entreprises qui viennent nous voir avec une proposition de financement qui ressemble à de l’obligataire privé ou du placement privé par exemple. » C’est d’ailleurs cette dernière voie qu’a retenue Allianz France. « Nous avons mis en place un mandat avec Allianz Global Investors. Il est en cours de structuration avec une équipe dédiée à l’analyse des possibilités de placements privés, explique Vincent Falantin qui vise en priorité les entreprises dont le chiffre d’affaires minimum est de 250 millions d’euros. Depuis le début de l’année, nous avons poursuivi nos investissements sur le marché des placements privés. » Et l’assureur ne manque pas d’ambition. « D’ici 18 à 24 mois, ce portefeuille devrait peser entre 500 millions et un milliard d’euros », avance Olivier Fouchet, responsable de la gestion obligataire d’Allianz France.

Les bancassureurs sont également à la manœuvre. « Dès 2012, nous avons mis en place les premières opérations via l’émission d’obligations cotées non notées auxquelles nous souscrivons, rappelle Jean-Jacques Duchamp. Nous avons ainsi réalisé 3 milliards d’euros d’investissements dont un milliard sous forme d’obligations via des EuroPP (placements privés, NDLR), un milliard de prêts aux collectivités publiques via nos caisses régionales et, enfin, un milliard sous forme d’obligations hypothécaires. » Une activité qui a le vent en poupe, le groupe ayant réalisé 1,5 milliard d’investissements supplémentaires au premier semestre. Désormais, l’assureur compte profiter des possibilités offertes par la réforme pour prêter davantage aux entreprises. « Nous allons le faire via des fonds car c’est une démarche plus simple. Nous visons essentiellement des ETI car pour les autres entreprises, les montants de prêts sont trop petits, précise Jean-Jacques Duchamp. Nous allons rester dans l’idée de cette limite de 5 %, sachant que les 4,5 milliards d’investissements déjà réalisés vont également rentrer dans cet objectif. »

Quant à BNP Paribas Cardif, « fin 2012, nous avons créé avec BNP Paribas Investment Partners un fonds dédié, baptisé BNP Paribas France Crédit, dans lequel nous avons alloué 250 millions d’euros, relate Olivier Héreil. Nous avons déployé 15 % à 20 % de ce montant ». En parallèle, le bancassureur a participé à d’autres fonds de prêts gérés par des sociétés de gestion. « Au total, ces investissements dans les prêts aux entreprises représentent 500 millions d’euros », poursuit-il. Si les entreprises bénéficient ainsi d’une manne de nouveaux financements, les assureurs ne sont pas perdants au change. Ces opérations leur permettent en effet d’accélérer la diversification de leurs placements alors que leurs actifs sont très majoritairement investis en dettes d’Etat (lire l’entretien). Or « dans un contexte de taux d’intérêt bas, le rendement des obligations d’Etat n’est plus réellement compatible à long terme avec nos activités d’assurance-vie ou de retraite, reconnaît Mikaël Cohen. Nous devons donc trouver des placements alternatifs ».

Rendements attractifs

De fait, ces prêts aux entreprises constituent une option idéale pour redonner de la vigueur aux rendements de leurs placements financiers et ainsi servir du rendement à leurs assurés. Selon Jean-Jacques Duchamp, ces crédits d’une durée de cinq à sept ans « offrent une rémunération attractive car le 'spread' capté dans ces placements permet d’avoir un rendement de l’ordre de 3,5 % en moyenne, contre 2 % actuellement pour les dettes d’Etat ». Un constat qui vaut également pour les placements privés. « Ce type d’investissement nous offre une rémunération comprise entre 200 et 250 points de base au-dessus de l’OAT », explique Vincent Falantin.

Malgré des perspectives de rendements attractifs, les assureurs se montrent néanmoins prudents. « Il est impératif de mettre l’accent sur l’analyse crédit de chaque émetteur pour bien maîtriser le risque, prévient Olivier Fouchet. L’environnement de marché actuel est un pousse-au-crime car il pourrait inciter à investir massivement sur ce type de placement uniquement pour chercher du rendement. » Se doter d’expertises ad hoc ou multiplier les alliances avec des banques constitue donc un impératif pour éviter tout dérapage. « La plupart des assureurs ne sont pas équipés comme peut l’être une banque, concède cependant Mikaël Cohen. Il est donc indispensable de développer ses propres compétences pour rééquilibrer un marché du prêt aux entreprises qui reste largement un marché bancaire. » Reste une inconnue : l’appétit des entreprises pour ces nouveaux financements. « Or dans le contexte actuel, force est de constater que la demande de crédit des entreprises n’est pas encore optimale mais ce nouveau type d’investissement suscite un réel intérêt », évoque Olivier Héreil. Rendez-vous dans un an pour dresser un premier bilan.

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