L'invité de L'Agefi - Philippe Messager, président de l’AFTE (Association française des trésoriers d'entreprise)

« L'impact de la TTF sur les grandes entreprises sera massif »

le 16/05/2013 L'AGEFI Hebdo

Propos recueillis par Frédérique Garrouste

Quels sont actuellement les grands thèmes de travail de l’AFTE que vous présidez ?

Les préoccupations des entreprises représentées au sein de l’AFTE portent avant tout sur les contraintes réglementaires : la taxe sur les transactions financières (TTF) d’abord. La TTF, si elle est appliquée sans autre forme de procès, sera dévastatrice. L’impact direct et indirect se chiffre en centaines de millions d’euros pour les grosses entreprises du CAC 40. Certes, l’assiette n’est pas encore totalement définie mais l’effet négatif sur les comptes de résultats sera massif, même si les opérations intragroupes et les opérations de repo étaient in fine exclues du champs de la TTF.

Emir ensuite. Si, a priori, la très grande majorité des entreprises ne sera pas soumise à l’obligation de nantir (« collateraliser ») les opérations sur dérivés, il n’en demeure pas moins que les corporates du secteur énergie/pétrole, en raison de leurs interventions fréquentes sur le marché des commodities, pourraient être directement touchés avec des impacts très importants sur leur position de liquidités. En outre, la question du reporting (quoi ? quand ? comment ?), à notre connaissance, demeure.

Toujours dans le domaine réglementaire comptable, j'ajouterais volontiers la question de l'IFRS 13, norme à laquelle se rattache le CVA (counterparty value adjustment). Est-il raisonnable de vouloir faire appliquer par des entreprises industrielles et commerciales des règles portant sur la prise en compte du risque de contrepartie, alors même que ce risque concerne d’abord et avant tout les institutions financières ?

Mais à travers Bâle III, nos adhérents sont aussi très préoccupés par les difficultés rencontrées dans la mise en place du financement de leurs activités. Encore une contrainte réglementaire qui, cette fois, pèse sur les banques mais qui, inévitablement, est répercutée sur les entreprises. Bâle 3 est clairement un handicap dans la distribution de crédits bancaires.

Enfin, pour les entreprises qui se financent sur les marchés obligataires, la question de la notation à long terme et de son prix se pose. En effet, arguant d’exigences plus fortes auxquelles elles sont désormais soumises, des agences de notation n’hésitent pas à augmenter leurs tarifs de façon indécente. Des entreprises adhérentes ont vu les nouveaux tarifs augmenter de plus de 50 %. Pour ces corporates qui privilégient le financement désintermédié et qui ont souvent besoin de plusieurs notations, ces hausses de prix ne sont pas supportables.

Les réformes des marchés engagées par l’Europe vous semblent-elles adaptées aux besoins des entreprises ?

Les nombreuses réformes des marchés engagées par l’Europe visent à améliorer le fonctionnement des marchés et à renforcer la crédibilité des acteurs après la crise bancaire de 2008. Mais deux remarques préliminaires : elles sont quantitativement trop nombreuses et leur mise en œuvre tombe au pire moment puisque l’Europe est la seule zone dans le monde économique a connaître une récession sévère et durable.

Par ailleurs, s’agissant de la mise en place de Bâle 3, nous sommes préoccupés par les difficultés que rencontrent les PME/ETI pour se financer, même si la conjoncture économique n'est guère porteuse. En outre, à Bâle 3 se superposent Solvabilité 2 et ses conséquences néfastes sur le financement en fonds propres. En effet, les fonds investis en private equity sont soumis à des exigences en fonds propres chez l'investisseur de 49 %, ce qui lui interdit pratiquement de souscrire ce type d’actions non cotées.

La zone euro est-elle selon vous en bonne voie pour surmonter ses problèmes ?

Nous sommes préoccupés par la gestion des affaires monétaires en Europe, telle qu’entreprise par exemple dans le dossier chypriote. Malgré le précédent grec, il apparaît à l’évidence que les difficultés de Chypre, pur paradis fiscal, n’ont pas été anticipées. Ensuite, la réponse à la crise esquissée dans un premier temps par les politiques a fait preuve de désinvolture et nous semble affligeante. Envisager de saisir l’ensemble des dépôts remet de fait en jeu l’intérêt même de la zone euro et sa crédibilité.

Le scandale du Libor montre par ailleurs que la régulation n’est pas assez vigilante, ni pour prévenir une telle fraude pratiquée depuis des années, par plusieurs banques de la City, ni pour réprimer les coupables : à présent que les tricheries ont été dévoilées, les responsables restent impunis. Globalement, les réglementations sur les marchés en Europe posent le problème des moyens mis à la disposition des superviseurs de la régulation pour faire leur travail. 

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