L’autre protectionnisme

le 13/01/2011 L'AGEFI Hebdo

Parmi les débats relancés par la crise financière, celui qui touche aux prises de contrôle de sociétés cotées paraît promis à un riche avenir (lire L'Evénement pages 10 à 13). Il rebondit jusque dans des pays de tradition libérale, comme le Canada ou l’Australie, mais aussi et surtout en Europe. Il est vrai que le Vieux Continent paraît si affaibli, face à une Amérique qui ne désarme pas et à un monde émergent à l’appétit d’ogre, que nul ne saurait reprocher aux gouvernements de l’Union de se préoccuper de l’avenir de ses plus belles entreprises. « Pas d’angélisme » est déjà le mot d’ordre de ceux qui jugent que la protection des intérêts nationaux légitime une politique plus volontariste. Reste à connaître ses limites. Car plusieurs secteurs clés sont de facto déjà sanctuarisés. Outre la défense, on peut citer la finance, que le sauvetage sur fonds publics a privée de toute possibilité de croissance non dûment négociée au niveau des Etats, de l’énergie et des matières premières, dont l’évolution suppose l’implication, quand ce n’est pas l’aval, du pouvoir politique. Or ce cercle restreint menace de s’étendre à la technologie, à l’industrie dans son ensemble, voire à d’autres domaines encore.

Plusieurs faits récents, dans divers Etats européens, montrent l’extrême sensibilité des pouvoirs publics sur le sujet. La tentative de prise de contrôle du néerlandais Draka par le chinois Xinmao paraît l’avoir exacerbée. On en trouve la manifestation la plus évidente dans l’intention du commissaire européen à l’Industrie, Antonio Tajani, de doter l’Europe d’une autorité de surveillance des investissements étrangers. Rien ne dit que cette initiative ira à son terme, du fait de l’opposition de plusieurs gouvernements. Reste qu’un tel texte n’aurait pas été pensable voici quelques années.

Comme de coutume, la France est en pointe dans ce débat. Son vieux fonds colbertiste n’a pas attendu la crise financière pour resurgir, avec la protection affichée dès 2005 de onze secteurs jugés stratégiques, la possibilité laissée aux entreprises de lever des « bons Breton » pour se défendre, la création du FSI et d’un commissariat aux participations d’Etat que certains rêveraient plus interventionniste. C’est à une aune plus cocardière encore, et non sur des considérants industriels inexistants, que doit être jugée la ridicule interdiction faite à Danaher de négocier sérieusement le rachat d’Ingenico.

La tentation n’en est qu’à ses prémices. Il serait fâcheux que la réflexion en cours en Europe conduise à limiter la liberté d’investissement qui était sa règle d’or jusque-là. Sans méconnaître la valeur du principe de réciprocité, l’Europe doit résister à toute forme de protectionnisme financier qui ne manquerait pas d’en attiser d’autres, et s’avérerait aussi funeste que le protectionnisme commercial à ses intérêts et à sa prospérité.

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