L’audit français sur le pied de guerre

le 20/09/2012 L'AGEFI Hebdo

La croissance externe et la réforme européenne du secteur se font attendre.

Mazars France affiche 4% de croissance en 2011-2012, comme Deloitte.

Les auditeurs français font profil bas. La crise de la zone euro et le projet de réforme européenne de leur secteur contrecarrent leurs ambitions. « Nous allons réviser notre plan stratégique au printemps 2013, annonce Alain Pons, président de la direction générale de Deloitte France. Notre objectif 2015 nous semble encore atteignable en y intégrant des occasions de croissance externe qui devraient apporter 50 millions d’euros de chiffre d’affaires supplémentaire. Nous visons en attendant une croissance un peu supérieure à l’an dernier pour 2012-2013. » Au cours de l’exercice (clos entre fin mai et fin septembre selon les cabinets), le chiffre d’affaires de Deloitte a progressé de plus de 4 %, à 850 millions d’euros environ. Si le cabinet est encore loin de l’objectif de 1,2 milliard d’euros fixé pour 2015, il devrait ravir la place de numéro un du marché à KPMG, resté « stable ». Moins diversifié que ses concurrents, ce dernier pâtit de la stagnation de l’audit des grands comptes et de l’expertise comptable des PME. « Nos métiers ont connu une croissance nulle, sauf le juridique et fiscal, qui progresse », dévoile Jean-Luc Decornoy, président du directoire de KPMG France. Chez PwC, la progression des métiers de conseil (+7 %) a permis une hausse des revenus globaux de 3 % à 4 %. « C’est un résultat encourageant sachant que la conjoncture a été beaucoup plus difficile depuis décembre 2011 en raison du contexte économique et de l’attentisme lié aux élections (du printemps, NDLR) », décrypte Serge Villepelet, président de PwC France.

Ernst & Young, quatrième Big Four (Deloitte, Ernst & Young, KPMG et PwC) et leader français avant la crise, n’a toujours pas retrouvé son niveau de 2008. « Dans un pays mature comme la France, notre rôle est d’être le leader auprès des clients qui ont une implantation mondiale, explique Jean-Pierre Letartre, CEO (chief executive officer) d'Ernst & Young France, Luxembourg et Maghreb. Nous sommes exportateurs nets dans notre réseau international car un euro de chiffre d’affaire réalisé en France génère plus d’un euro dans notre réseau à l’étranger », via l’audit des filiales internationales de groupes français par exemple. Ernst & Young visait un saut de 30 % à 34 % entre 2009 et 2014, soit un chiffre d’affaires d’au moins 920 millions d’euros. Sur l’exercice 2011-2012, il devrait seulement atteindre la barre des 750 millions d’euros, soit une progression de 3,5 %, en ligne avec le marché. « Notre objectif comprend un levier de croissance externe que nous n’avons pas, à ce jour, utilisé à plein », concède Jean-Pierre Letartre.

Appétit de rachats

Les rachats de cabinets ou d’équipes ne sont pas seulement le leitmotiv des Big Four. Chez Grant Thornton, « nous maintenons nos ambitions pour 2015 mais avec davantage de croissance externe », prévoit Daniel Kurkdjian. PDG du sixième réseau français selon La Profession Comptable (pour les activités réglementées ou métiers du chiffre), il vise d’ici là 40 % de revenus supplémentaires. « Nous avons établi une carte de nos cibles. Nous n’investirons pas dans de nouvelles métropoles mais voulons augmenter notre taille critique là où nous sommes déjà », poursuit-il. Derrière lui, BDO, en huitième position sur les métiers du chiffre, est en embuscade après avoir triplé de taille depuis 2010 en intégrant un cabinet dans l’ouest puis un autre en Rhône-Alpes. « Grandir doit nous permettre d’avoir une firme réellement nationale comme nos gros concurrents. Nous sommes porteurs de l’image internationale de BDO, cinquième réseau mondial qui souhaite occuper une place similaire dans tous les pays, explique Michel Léger, président du directoire de BDO à Paris. En France, nous visons la sixième, Mazars ayant pris de l’avance (en occupant déjà la cinquième place, NDLR). » Chez ce dernier, « le chiffre d’affaires progresse de 4 % en France en 2011-2012 et dépassera 300 millions d’euros, annonce d’ailleurs Philippe Castagnac, PDG de Mazars en France devenu par ailleurs CEO monde début 2012. A l’international, nous avons crû de 5,5 % (4 % à périmètre constant) et passé la barre du milliard d’euros. »

Une reconfiguration rapide du marché semble pourtant exclue au patron de BDO. « Tout le monde parle avec tout le monde en dessous des Big Four mais le Livre Vert (projet de réforme de la Commission européenne, NDLR) gèle tout jusqu’en 2013 et un rapprochement de réseaux au niveau supranational ne signifierait pas qu’il en est de même dans chaque pays », estime Michel Léger. Pour le moment, seul Exco, fédération de cabinets indépendants et huitième acteur du marché tous métiers confondus, promet une opération d’envergure via sa tête de réseau Kreston International, quatorzième acteur mondial. « Je souhaite engager Kreston International dans une opération de fusion avec un autre réseau indépendant qui le portera entre les cinquième et huitième rangs mondiaux, a déclaré récemment Franck Parker, directeur général d’Exco, lors de sa nomination à la présidence de Kreston International. Atteindre cette taille critique nous permettra également de jouer pleinement notre rôle d’acteur alternatif de l’audit et du conseil au côté des grands réseaux internationaux intégrés. La réforme de l’audit en cours va sans doute nous ouvrir des perspectives de croissance. »

Couperet européen

Difficile de savoir qui sortira gagnant. Censée améliorer la qualité de service, la réforme européenne vise à casser la domination des Big Four en imposant une rotation des commissaires au comptes d’une même société, et à limiter les activités annexes aux métiers du chiffre, voire les parts de marché. Ces mesures sont compilées dans un projet de directive et de règlement européens dévoilés fin 2011, un an après la parution du Livre Vert qui a déclenché un intense lobbying de la profession. Le rapporteur de la commission des affaires juridiques du Parlement européen devait dévoiler des propositions assez édulcorées le 18 septembre, mais le texte définitif n’est pas attendu avant plusieurs semaines. « Aujourd’hui, on ne sait pas très bien où l’on en est, constate Jean-Luc Decornoy. La Commission européenne a évolué sur certains points mais je reste sceptique sur les conséquences de ses propositions. » « En attendant le vote du Parlement européen prévu début 2013, les débats et les discussions en commissions continuent et chacun veut légitimement faire entendre sa voix », indique Philippe Castagnac.

Piloter les effectifs

Pour le moment, les cabinets continuent à batailler pour gagner des parts de marché. « Contrairement à ce que les propositions de la Commission européenne donnent à penser, il existe une vraie concurrence en Europe », juge Jean-Pierre Letartre. Alors que les Big Four restent largement dominants, les professionnels se livrent depuis plusieurs années à une farouche guerre des prix dans l’audit (lire l'entretien). L’expertise comptable et le conseil, notamment les missions liées aux transactions financières (fusions-acquisitions, etc.), sont aussi sous pression. « Dans un marché en contraction où les charges, notamment salariales, augmentent, l’enjeu pour la profession est d’éviter une baisse de la qualité », pointe Alain Pons.

Autre défi de taille : piloter les effectifs dans un contexte économique peu propice aux mobilités. « Notre turn-over a baissé d’environ 9 points cette année », relève Jean-Pierre Letartre, avant d’ajouter que la situation n’est pas comparable à celle de 2009. A l’époque, il avait dû lancer un plan de départs pour renouveler sa pyramide des âges, déséquilibrée. « Face à la dégradation de la conjoncture, nous ne pratiquerons pas le 'stop and go' en recrutement et nous ne jouerons pas sur la taille des équipes, promet Philippe Castagnac. Pour la qualité de nos travaux, nous devons préserver la pyramide des âges, quitte à avoir un léger sureffectif pendant un temps. » Pour autant, la plupart des cabinets diminuent d’ores et déjà leurs recrutements.

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