L'homme clé, Barry Salzberg, CEO* monde de Deloitte

« L’Asie va concentrer plus de 50 % des investissements 2012-2015 »

le 27/09/2012 L'AGEFI Hebdo

Barry Salzberg, CEO monde de Deloitte, expose sa stratégie 2015. Photo: dr

Chapeauter 48 firmes actives dans plus de 150 pays. La tâche est immense pour Barry Salzberg, élu président monde de Deloitte Touche Tohmatsu (Deloitte) en juin 2011, mais pas insurmontable : cet Américain affiche déjà 35 ans de carrière chez le numéro deuxième réseau mondial d’audit et de conseil. Depuis l’an dernier, il est déjà venu trois fois en France, plus gros cabinet de Deloitte en Europe après la Grande-Bretagne. Sa dernière visite, début septembre, a coïncidé avec l’université d’été des associés français à Chantilly. Elle a donné à Barry Salzberg l’occasion de réaffirmer la dynamique de Deloitte, à quelques jours de la parution des résultats 2011-2012. «Notre taux de croissance est resté fort malgré un environnement difficile en raison de la crise fiscale aux Etats-Unis, de la récession dans plusieurs pays d’Europe et du ralentissement des pays émergents», se félicite-t-il.

Pour le dernier exercice clos fin mai, le réseau affiche des revenus record de 31,3 milliards de dollars (24 milliards d’euros, voir le tableau). Il signe aussi sa meilleure progression (+8,6%) depuis le début de la crise financière, il y a quatre ans. «Nous ne pourrons pas renouer avec une croissance à deux chiffres des revenus globaux, comme jusqu’en 2007, prévient Barry Salzberg. Mais nous pourrons continuer à atteindre ce niveau dans certains marchés et activités." Reste à savoir s’il restera derrière PwC. Le leader mondial, qui n’a pas encore publié ses résultats, affichait l’an dernier une croissance de 10 %, contre 8% chez Deloitte. «Nous n’avons pas pour but d’être le plus gros cabinet mondial mais le meilleur», assure le patron de Deloitte, en guise de pirouette.

Quoi qu’il en soit, en 2011-2012, «notre progression est toujours forte dans toutes les régions du monde et dans toutes les activités, particulièrement dans les métiers de conseil, plus dynamiques que l’année dernière», indique Barry Salzberg. L’Asie-Pacifique et l’Afrique ont connu le plus fort développement, mais leur poids reste faible (voir le graphique). Deloitte mise donc particulièrement sur les pays émergents dans le cadre son plan d’action 2012-2015, dévoilé en juin. Les membres du réseau vont mettre sur la table 750 millions de dollars, après en avoir déboursé 500 millions entre 2010 et 2012. Si chaque entité est indépendante, cet objectif commun vise à concrétiser la stratégie «As one», pour agir comme «un seul» groupe unifié. «L’Asie va concentrer plus de 50 % des investissements et la région Europe Moyen-Orient Afrique un tiers, explique Barry Salzberg. Nous allons également continuer à ouvrir de nouveaux bureaux, notamment en Asie et en Afrique.» 75% de l’enveloppe servira à recruter et à former 50.000 professionnels (en net) pour porter les effectifs à 250.000 personnes, contre 193.000 actuellement. En 2011, Deloitte était déjà le réseau le plus important en termes d’effectifs, selon La Profession Comptable. Compte tenu d’une attrition d’environ 10 % par an, il va devoir continuer à recruter des dizaines de milliers de collaborateurs chaque année. Au cours du dernier exercice, il a ainsi procédé à 51.000 embauches brutes.

Onze marchés prioritaires

Barry Salzberg ne dévoile pas les retombées de son plan, en termes de croissance des revenus par exemple. Mais au-delà des effectifs, nerf de la guerre dans cette industrie de services, sa stratégie se décline zone par zone. «Nous avons un programme d’investissements sur onze marchés prioritaires, détaille-t-il. Certains l’étaient déjà dans notre précédent plan : la Chine, l’Inde, le Brésil et le Moyen-Orient. Quatre sont nouveaux : la Corée du Sud, l’Afrique et la Turquie du côté des émergents, et l’Allemagne où nous sommes aujourd’hui numéro quatre du marché.» Ce dernier choix s’expliquerait moins par la santé du pays, comparée à celle de ses pairs de la zone euro, que par la marge de progression qu’il offre à Deloitte. «Dans les zones prioritaires, nous misons à la fois sur la croissance interne et sur des acquisitions, poursuit le président. Il y a par exemple des possibilités de rachats en Turquie dans le conseil financier et en Allemagne dans le conseil (au sens large, NDLR).» Deloitte a réalisé l’an dernier 30 acquisitions dans le numérique, l’analyste des données et le conseil en organisation ou en opérations financières, mais il avait manqué un gros coup en 2010 en échouant dans sa tentative de rachat du spécialiste du conseil en stratégie Roland Berger, groupe d’origine allemande implanté dans plus de 30 pays.

Quant à la France, «l’une de nos grandes firmes membres», «elle continuera à développer son plan d’investissements», indique Barry Salzberg.Le plan prévoyant 50% de croissance dans le pays entre 2010 et 2015 sera tout de même révisé au printemps 2013, vient d’annoncer Alain Pons, président du directoire du cabinet français, (L’Agefi Hebdo du 20 septembre). Le marché tricolore subit en effet une forte pression sur les honoraires et l’attentisme des professionnels avant la publication des textes définitifs sur la réforme européenne du secteur. Celle-ci prévoit notamment une rotation des auditeurs des grandes entreprises. Sans surprise, Deloitte y est opposé, comme les autres Big Four*. «Je ne crois pas qu’une telle mesure améliore la qualité de l’audit et je pense même qu’elle est contre-productive, comme la proposition de la Commission européenne d’interdire les missions autres que l’audit aux cabinets, déclare Barry Salzberg. La première n’offrirait aucune flexibilité aux entreprises auditées, la deuxième priverait les firmes d’audit d’expertises nécessaires à une bonne connaissance des secteurs d’activité des clients audités. Nous sommes en revanche d’accord avec les propositions en faveur de l’indépendance des cabinets et du renforcement du rôle des comités d’audit des entreprises.» Le débat sur la rotation a également été ouvert aux Etats-Unis, mais «il ne recueille pas l’assentiment des parties intéressées», assure le président de Deloitte.

Risque de réputation

Celui-ci fait aussi preuve d’une prudence de Sioux au sujet des affaires impliquant le réseau américain, dont il fut président de 2007 à 2011. Deloitte a récemment été cité dans le dossier des transactions illicites de la banque Standard Chartered avec l’Iran : le département des services financiers de l’Etat de New York affirme que des consultants du cabinet ont caché des données aux régulateurs. «Je ne souhaite pas commenter le cas spécifique de Standard Chartered, indique Barry Sazlberg. Notre activité 'financial advisory' (conseil financier, NDLR) a publié sa position sur le sujet, réaffirmant qu’elle avait complètement respecté son rôle en tant que conseiller indépendant.» Par ailleurs, le régulateur américain de l’audit a accusé l’an dernier la firme de ne pas avoir amélioré ses contrôles qualité après des défaillances constatées en 2007 dans des missions de commissaire aux comptes. «Nous sommes totalement mobilisés pour avoir les meilleurs standards en matière d’audit. Nous investissons énormément dans ce domaine, répond le président de Deloitte. Nous sommes confiants sur la qualité de nos professionnels et de nos travaux même si nous devons, comme l’ensemble du secteur, continuer en permanence à nous améliorer en matière de formation, de communication et de dialogue avec les régulateurs.»

Autre dossier délicat, depuis janvier, Deloitte a démissionné ou été démis de ses fonctions de commissaire aux comptes de sept entreprises chinoises cotées à New York. «Ces ruptures sont liées à notre refus de cautionner des pratiques d’un petit nombre d’entreprises. Cela n’a pas d’impact sur notre réputation», assure, toujours flegmatique, le résident du réseau. Entré assez tard sur le marché chinois, Deloitte aurait raté le train de l’audit des grandes entreprises publiques chinoises, selon Reuters. D’où peut-être quelque dérapages. Reste à savoir si ces revers peuvent nuire à sa stratégie de conquête en Chine. «Nous y sommes actuellement numéro deux des Big Four derrière PwC. Nous espérons devenir numéro un, grâce à un nouveau programme d’investissement de 160 millions de dollars», promet Barry Salzberg.

*Chief executive officer.

*Deloitte, Ernst & Young, KPMG et PwC.

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