DOSSIER Métiers du conseil

Les géants de l’audit naviguent à vue

le 15/09/2011 L'AGEFI Hebdo

Les « Big Four » et Mazars affichent des revenus en hausse mais subissent des pressions sur les honoraires.

Le siège de l’un des « Big Four » à New York. Photo : Stephen Yang/Bloomberg

Les Big Four* sont dans l’expectative. En octobre dernier, le Livre vert sur l’audit de la Commission européenne présentait un vaste catalogue de propositions destinées à instaurer plus de concurrence dans le secteur. « Aujourd’hui, nous sommes suspendus aux suites du Livre vert sur lesquelles on entend tout et son contraire, déclare Jean-Luc Decornoy, président du directoire de KPMG France et nouveau vice-président Europe, Moyen-Orient et Afrique. On peut se demander si la sécurité financière est le but recherché ou un prétexte pour dénoncer un manque de concurrence. Or la concentration des acteurs n’engendre pas une moindre compétition. » En revanche pour Mazars, le numéro cinq dans l’Hexagone, « le Livre vert pose à juste titre la question de la concentration de l’audit », estime Philippe Castagnac, président pour la France, qui précise que : « La remise du rapport de la Commission au Parlement européen est attendue en fin d’année ».

Faible progression dans l’audit

Les grands groupes d’audit ne perdent pas espoir de préserver leur modèle, voire d’étendre leurs prérogatives. « Nous aimerions que Bruxelles prenne des mesures qui permettent aux cabinets de mener davantage de missions complémentaires pour donner de la valeur ajoutée aux missions d’audit, notamment dans les PME, avance Yves Nicolas, directeur général de l’audit chez PwC France. Elle peut pour cela s’appuyer sur ce qui existe déjà en France », comme la mission légale d'alerte en cas de difficulté de l'entreprise.

En attendant, l’exercice 2010-2011, clos entre le 31 mai et la fin de ce mois selon les cabinets, a été meilleur que le précédent. L’activité d’Ernst & Young (E&Y) et PwC, les plus centrés sur les grands comptes, a de nouveau progressé. Chez E&Y, après deux années de recul, « l’exercice a été marqué par un retour à la croissance, accentué au second semestre, annonce Jean-Pierre Letartre, président France et Luxembourg. Tous nos métiers sont concernés, et en premier lieu les activités juridiques et fiscales, en raison de la reprise économique et de la demande de missions à plus forte valeur ajoutée. Pour autant, nous n’avons pas retrouvé le niveau de chiffre d’affaires de 2008-2009 et les prix restent sous pression ».

Chez PwC, les « revenus ont progressé de près de 5 % en France », assure Yves Nicolas, qui ne communique pas encore la hausse exacte de son « chiffre d’affaires » total, en baisse de 3,8 % l’an dernier. « Depuis 2010, le redémarrage des transactions (fusions-acquisitions, etc., NDLR) a dynamisé notre activité de conseil (au sens large, NDLR). Le conseil en management a aussi connu une belle croissance », poursuit-il. Quant à la « légère » appréciation des métiers du chiffre, elle provient en bonne partie du rachat de Sellam, un spécialiste de l’audit des fonds d’investissement.

Il est encore trop tôt pour dire si KPMG conservera sa place de numéro un du marché français, reprise à Deloitte l’an dernier. Indépendamment du rachat de cinq petits cabinets, « notre chiffre d’affaires est en petite progression, indique seulement Jean-Luc Decornoy. L’audit des grands comptes a souffert d’une pression accentuée sur les honoraires qui nous a conduits à refuser certaines missions de certification des comptes. Mais notre activité auprès des grandes entreprises est repartie en légère hausse, notamment en raison du développement des 'diligences directement liées' (prestations complémentaires à la certification des comptes, NDLR) et d’autres missions comme la prévention et la détection des fraudes ». L’expertise comptable, l’autre grand métier de KPMG, « a progressé davantage, grâce à une plus faible pression sur les prix et à nos missions d’accompagnement des entreprises, par exemple lors de leurs acquisitions ou dans le cadre de l’optimisation de leurs besoins en fonds de roulement », ajoute le président.

Avec son business model plus diversifié, Deloitte affiche un taux de croissance proche de celui de PwC, après la stagnation de l’an dernier. « Nous avons fini notre exercice à un niveau proche des 3 % à 4 % de croissance que nous avions prévu. Cela confirme la feuille de route que nous nous sommes fixée à l’automne dernier, bien que notre croissance externe ait été moindre que prévu et qu’il ait fallu attendre notre second semestre (clos fin mai, NDLR) pour que l’activité s’accélère », détaille Alain Pons, président de la direction générale de Deloitte France. Il avait dévoilé dans L’Agefi Hebdo (du 25 novembre 2010) un plan stratégique prévoyant une hausse de 50 % de son chiffre d’affaires à horizon 2015. « Nous sommes raisonnablement optimistes pour 2011-2012, dit-il aujourd'hui. Mais la crise boursière pourrait changer la donne. Le nombre de transactions pourrait par exemple ralentir, ce qui impacterait nos missions d’accompagnement des fusions-acquisitions et levées de fonds. »

Recrutements dans le conseil

Chez Deloitte, « l’audit a été quasi stable en 2010-2011 et l’expertise comptable en croissance de 1 % à 2 % ». Cette activité, regroupée sous la bannière In Extenso, peaufinera fin septembre un plan stratégique prévoyant des ouvertures de bureaux, notamment dans le centre de la France, pour avoir « la couverture la plus nationale possible ». Le cabinet d’avocats Taj, associé à Deloitte, a progressé de plus de 5 % et « souhaite grossir en régions, par exemple à Bordeaux et à Lille, confie Alain Pons. Il privilégie, comme l’audit et le conseil, les grandes métropoles régionales ». Dans le conseil et les risk services, qui doivent doubler de taille d’ici à quatre ans, « nous avons connu une progression à deux chiffres cette année, poursuit le président. Nous avons par exemple consolidé notre expertise dans les risques informatiques, l’actuariat et le conseil en transformation des organisations humaines, et nous avons profité de la reprise générale des missions de conseil, avec des volumes élevés mais des prix tirés ». L’effectif du pôle est passé de 550 à 650 personnes. Pour attirer ou fidéliser certains profils, Deloitte a créé un grade de directeur associé qui, contrairement à celui d’associé, n’implique pas une entrée au capital du cabinet. « Il est particulièrement adapté à des activités nouvelles pour lesquelles nous n’avons pas encore de visibilité forte, notamment dans le conseil », explique Alain Pons.

Le conseil est aussi le principal relais de croissance de Mazars. « Nous avons sans doute atteint le niveau maximal de compression des honoraires d’audit, qui ont baissé de 15 % à 20 % depuis trois ans, constate Philippe Castagnac. L’audit est resté stable en 2010-2011 et l’expertise comptable a progressé de 2 % à 3 %, tandis que le conseil a pris un nouveau virage depuis le début de l’année 2011. Son chiffre d’affaires a grimpé de 12 à 18 millions d’euros. » Il réalise à lui seul la plus grande partie de la progression du chiffre d’affaires global « passé de 282 à 290 millions d’euros environ », soit une augmentation de 2,8 % contre 7,4 % l’an dernier. Une cinquantaine de consultants ont rejoint le cabinet, doublant l’effectif du pôle, renforcé dans l’industrie, les médias télécoms et le secteur public. Le conseil devrait compter 250 à 300 professionnels dans deux ou trois ans.

Pour 2014, E&Y vise de son côté un chiffre d’affaires en hausse de 30 % à 34 % par rapport à 2009-2010. « Un de nos moteurs sont les entreprises de taille intermédiaire ainsi que le conseil et les activités juridiques et fiscales dont nous allons renforcer les compétences complémentaires en recrutant de nouvelles équipes, détaille Jean-Pierre Letartre. Comme les années précédentes, nous n’investirons pas dans la production de comptabilité pour les TPE. » PwC reste aussi à l’écart de cette activité et prône une approche sélective dans l’expertise comptable. « Nous portons une attention particulière aux clients à potentiel (notamment les sociétés exportatrices, NDLR) ainsi qu'aux missions, comme la gestion de la paie, dont le volume permet d’abaisser nos coûts de revient », pointe Yves Nicolas, qui vise toujours à moyen terme un chiffres d’affaires de 800 millions d’euros. Pour abaisser ses charges, le cabinet a aussi continué à s’étoffer au Maroc où une centaine de personnes se consacrent à des tâches répétitives telles que le pointage de comptes ou l’envoi de lettres de relance.

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