Des enchères du carbone pour un prix juste

le 20/01/2011 L'AGEFI Hebdo

Démultipliés, les échanges feront intervenir davantage les intermédiaires financiers, sur des instruments variés.

Une révolution attend le marché européen du carbone. Elle vient de se préciser avec le règlement européen très attendu sur la mise aux enchères des quotas. Ce mécanisme d’attribution des crédits carbone recouvre un changement majeur. « Il s’agit de faire supporter le coût réel des émissions de gaz à effet de serre par les opérateurs », annonce Emilie Alberola, responsable de recherche à CDC Climat. Les Etats vendront, à partir de janvier 2013, des quotas via des adjudications à destination des industriels, à commencer par les électriciens pour 100 % de leurs besoins puis progressivement 180 autres secteurs jusqu’en 2018 (voir le tableau).

Ce dispositif a été retenu dans l’objectif de faire correspondre au mieux le prix du quota au coût réel d’une tonne de carbone émise. « Dans le schéma d’une mise aux enchères, le prix du quota de carbone n’est pas fixé par les Etats mais il procède des enchérissements par les opérateurs, et correspond in fine au coût marginal de leurs émissions », explique Emilie Alberola. En même temps, le procédé répond à un objectif d’équité. « Les enchères vont éviter les effets d’aubaine d’acteurs recevant des crédits gratuits, ce qui amène le marché à répondre parfois avec bizarrerie aux fondamentaux, trop de quotas ayant été attribués au départ », fait savoir Philippe Chauveau, directeur des affaires publiques et marketer chez Orbeo.

Certes, un système de ventes régulières aurait aussi bien pu remplir cet objectif de prix juste. « On aurait pu prévoir de faire des ventes au goutte-à-goutte, de gré à gré, comme l’Allemagne l’a fait pendant deux ans, mettant en Bourse de tous petits volumes, de façon anonyme et en évitant tout effet de manipulation. Il s’agit idéalement du schéma le plus souhaitable alors qu’un événement unique comme les enchères amènera toujours les acteurs à chercher à se protéger de leur impact sur le marché secondaire, explique Emmanuel Fages, directeur de l’analyse des marchés CO2, gaz, charbon et électricité pour Orbeo et Société Générale. Pour éviter au maximum l’impact des adjudications sur le marché, il est prévu qu’elles soient au moins hebdomadaires. »

Contrats au comptant

Surtout, elles présentent l’avantage majeur d’être transparentes, un critère essentiel pour la Commission. « Cette forme de mise en vente revient à donner un accès général de tout le marché, acteurs industriels et financiers, à la source du CO2, ajoute Emmanuel Fages. C’est le processus le plus transparent, ouvert à tout acteur, à l’inverse d’un système de négociation de gré à gré où il y aurait l’intervention d’intermédiaires avec, en conséquence, une mise sur le marché moins évidente. »

De cette volonté d’ouverture à un maximum de participants découle la configuration des appels au marché. Ainsi, la vente au comptant a été choisie pour sa simplicité : si les électriciens, qui doivent se couvrir à terme, réclamaient des ventes à terme leur évitant d’avancer de la trésorerie, cette solution n’a pas été retenue car elle aurait exclu les entreprises de taille réduite qui ne sont pas équipées pour gérer des appels de marge. Un tel système aurait aussi été lourd à gérer pour les Etats.

Les considérations politiques ont aussi eu leur place dans le schéma arrêté. Ainsi, le principe d’une plate-forme unique d’enchères, privilégié par la Commission, ne prévaut pas finalement, et certains pays - Allemagne, Royaume-Uni, Pologne, Espagne et Italie - auront le droit de faire fonctionner leur propre système, à côté d’une plate-forme communautaire qui a vocation à rassembler le maximum d’intérêts. Bluenext a annoncé son ambition de tenir ce rôle (lire l’entretien page 38), un appel à candidatures devant être lancé dans les prochains jours, dont les résultats interviendront à l’automne prochain.

Des inconnues

Reste encore plusieurs interrogations non levées par le règlement européen, notamment quant aux montants sur lesquels porteront les opérations. « Si le principe des enchères est arrêté et a été récemment précisé par la Commission européenne, il reste une incertitude sur les volumes qui vont être mis en vente, particulièrement au démarrage en 2012, indique Philippe Chauveau. En 2013, 40 % à 50 % des besoins totaux européens vont être mis sur le marché par ce biais, soit 1 milliard de tonnes, et donc de l’ordre d’une vingtaine de millions de tonnes par semaine. »

Le fait est que des enchères anticipées pourraient intervenir en 2012, réclamées par les énergéticiens qui vendent à terme leur production et couvrent au fur et à mesure leurs besoins en quotas carbone. « Les électriciens commencent à avoir certains besoins post-2012 et ils auraient aimé acheter des crédits pour 2013, relève Emmanuel Fages. En pratique, faute d’avoir cette possibilité, ils vendent un peu moins en avance en attendant que le système se précise. »

Or, en plus du calendrier, le principe même des enchères anticipées n’est pas acquis. « La Commission soulève la question de leur opportunité : certains analystes sollicités par elle estiment que le besoin de quotas d’ici à 2013 est important, de l’ordre de 300 millions, alors que d’autres ne voient pas de réel besoin », expose Emilie Alberola.

Le fait est que l’organisation d’un tel processus dans les prochains mois bute sur la difficulté de l’enregistrement des opérations au niveau européen. « Pour des raisons d’architecture technique, les quotas de la phase 3 (à partir de 2013, NDLR) ne peuvent pas exister dans les registres nationaux actuels, explique Philippe Chauveau. Or, on ne peut monter d’enchères au comptant que si le futur registre européen fonctionne ; on ne sait à quel horizon. Il est ainsi possible que des adjudications anticipées soient organisées en 2012 qui seraient par dérogation des opérations à terme et qui se déboucleraient quand le registre européen sera opérationnel. » L’objectif est effectivement d’éviter la mise en place de deux systèmes européens successifs.

Incertitudes

Au-delà de l’organisation des préparatifs, la principale question soulevée par les enchères a trait à leur effet sur le prix du carbone. Les analyses sont plutôt optimistes toutefois. Ainsi, dès la phase 2, certains Etats, dans le but de se préparer aux évolutions futures, ont eu recours à des enchères, au total sur 3,6 % des allocations totales de quotas en Europe et « suite à ces opérations, nos études montrent qu’il n’y a pas d’impact de la mise aux enchères sur les prix du marché secondaire », indique Emilie Alberola. La nouvelle dimension du marché recèle toutefois des incertitudes. « Les offres au Royaume-Uni, où nous étions ‘primary dealer’ dès 2009, ont très bien fonctionné mais les opérations portaient sur 4 à 5 millions de tonnes par mois, précise Sylvain Goupille. Or celles européennes représenteront des volumes bien plus importants. Il reste donc une part d’inconnue. » D’après le spécialiste Point Carbon, le prix de la tonne de carbone pourrait passer de 15 euros en ce moment à 22 euros en 2011 et 25 euros en 2012, compte tenu d’une demande accrue des énergéticiens, liée à la reprise économique et aux couvertures en prévision de la phase 3 (2013).

Une chose est sûre, en changeant de dimension, le marché va faire évoluer les rôles des participants, à commencer par les industriels qui, depuis huit ans, recevaient des quotas gratuits et se contentaient d’ajuster leurs besoins à la marge, soit 2 % ou 3 % de leurs quotas totaux. Désormais, les énergéticiens achèteront la totalité de leurs quotas et les industriels une fraction croissante de leurs besoins, et cela va nécessiter une vraie gestion.

En assurant la liquidité du marché, les intermédiaires financiers joueront un rôle central, assurant la jonction entre les enchères et le courant d’affaires ordinaire. « Alors que les industriels géraient jusqu’à présent leur position en fin d’année, là, ils devront tenir compte du calendrier périodique des ventes, anticipe Sylvain Goupille. Or, sauf à être très sophistiqué, un industriel ne va pas intervenir sur chaque offre pour acheter le prorata de ses besoins. Les banques vont donc gérer cela et proposer à leurs clients un prix moyen sur l’année. »

Dans le même temps, les acteurs tablent sur le développement des instruments financiers liés au carbone. « Le marché primaire créé par les enchères portera sur des contrats au comptant, qui sont essentiellement physiques, explique Sylvain Goupille. Mais comme va être développé le négoce par dix ou quinze par rapport à l’époque des allocations gratuites, les options vont se développer, corollaire de l’essor du sous-jacent. » De quoi décidément enraciner le marché carbone dans les stratégies financières des opérateurs.

A lire aussi