Les cabinets d’audit enrichissent leur offre

le 17/10/2013 L'AGEFI Hebdo

Alors que le calendrier réglementaire se précise, les acteurs développent des services parfois bien éloignés du chiffre.

Alors que le calendrier réglementaire s’accélère, les acteurs développent des services parfois bien éloignés du chiffre - Photo : Fotolia

Le calendrier s’accélère. Alors que le livre vert visant à réformer le secteur de l’audit a été publié en 2010, les discussions devaient s’ouvrir à la mi-octobre dans le cadre du trilogue (Parlement, Commission et Conseil européens). La rotation des cabinets, l’obligation de réaliser des appels d’offres ou les missions de conseil incompatibles avec l’audit sont autant de sujets appelés à être débattus, pour un vote au Parlement prévu d’ici à début 2014. « Il nous faut connaître les règles du jeu. Les cabinets, mais également les entreprises, se retrouvent plongés dans l’incertitude depuis maintenant presque quatre ans », estime Jean-Pierre Letartre, président d’EY en France.

Les conséquences pourraient se révéler douloureuses, avertissent les cabinets. « Une rotation, si elle ne s’accompagne pas de mesures transitoires longues, impacterait négativement la qualité de l’audit », prévient Alain Pons, président de la direction générale de Deloitte France. « La question de la rotation des cabinets, évoquée il y a un an aux Etats-Unis, a depuis été écartée, poursuit Gilles Hengoat, directeur du métier audit pour Grant Thornton France. La position européenne va provoquer un problème d’harmonisation à l’échelle mondiale. » Et le résultat risque de ne pas se révéler à la hauteur des attentes. « En Italie, où depuis plusieurs années une rotation des cabinets a été rendue obligatoire, les parts de marché globales des grands acteurs n’ont pas évolué », observe Philippe Castagnac, président du groupe Mazars. Dans ce contexte, le co-commissariat aux comptes (co-cac), généralisé en France, pourrait permettre d’étendre la durée de rotation. « Le co-cac permet un double regard, réduisant les risques et assurant un meilleur suivi de la société en cas de renouvellement d’un des auditeurs. Certains objectent que ce dispositif se révèle sensiblement plus cher, ce qui est faux, car il n’y a pas de travaux redondants ; les synthèses et revues communes représentent 3 % à 5 % des budgets », défend Philippe Castagnac. Cette spécificité française a ainsi permis au groupe Mazars de se faire une place aux côtés des Big Four (Deloitte, EY, KPMG, PwC) dans les missions d’audit auprès des sociétés du CAC 40. « Dans cet ensemble de préconisations négatives pour les cabinets européens, l’incitation à procéder au co-cac serait l’unique point positif », juge Gilles Hengoat.

Attention à la guerre des prix

L’obligation éventuelle de procéder à un appel d’offres est également décriée. « La guerre des prix dans l’audit va atteindre sa limite et pourrait jouer sur la qualité si on n’y prend pas garde », alerte Philippe Castagnac. « S’ils décident de rester sur le marché de l’audit, les Big Four continueront à faire des efforts financiers en termes d’honoraires pour conserver, voire acquérir leurs parts de marché. Les autres cabinets en subiront les conséquences. La réforme va donc à l’encontre de son objectif initial de déconcentration du marché », estime Daniel Kurkdjian, président de Grant Thornton France. Parallèlement, « le sujet du 'cooling off', délai obligatoire entre la fin d’une mission d’audit et le début d’une mission de conseil, refait surface. Cela risque d’affecter considérablement la fluidité du marché avec un manque de choix pour les sociétés et donc de concurrence entre les cabinets, notamment en France où s’opère déjà le co-cac », s’inquiète Bernard Gainnier, président de PwC France et Afrique francophone.

Dans ce contexte, les acteurs misent sur leurs atouts. « Les cabinets présentant une palette de services large et profonde seront plus en mesure de s’adapter à la future donne dans l’audit. C’est un métier en transformation », avance Alain Pons. En dépit des contours encore flous de la réglementation à venir, les acteurs ne restent pas statiques et développent des services parfois bien éloignés du chiffre. A l’heure où la confidentialité et la protection des données constituent un défi de taille pour les entreprises, de plus en plus ouvertes à internet, « nous avons par exemple mis en place en début d’année un laboratoire dédié à la sécurité informatique, à l’image de ce que le groupe développe dans un certain nombre de pays à l’échelle mondiale, explique Alain Pons. Cette activité peut aussi permettre aux commissaires aux comptes de vérifier l’intégrité des systèmes d’information et des données qu’ils auditent ». Deloitte France a investi plus de 2 millions d’euros dans ce laboratoire, au sein duquel s’affairent une cinquantaine de collaborateurs. « Nos méthodes d’audit seront appelées à être de plus en plus connectées aux systèmes informatiques de nos clients. L’audit en temps réel sera notre quotidien d’ici une dizaine d’années, prédit Bernard Gainnier. Nous investissons de manière significative dans des domaines tels que l’analyse de données et la lutte contre la cybercriminalité, activités qui touchent tant les activités d’audit que de conseil. » Aux yeux de Jay Nirsimloo, président de KPMG France, « ces investissements, que nous réalisons à l’échelle mondiale, nous permettent de consacrer plus de temps à la création de valeur ajoutée pour nos clients ».

Les cabinets pourront parallèlement tirer leur épingle du jeu en compensant la perte d’un mandat d’audit liée à la rotation par des missions de conseil incompatibles avec cette première activité. « Le livre vert est une justification supplémentaire à nos développements dans le conseil, qui restera tourné chez nous autour du chiffre », considère Philippe Castagnac, citant l’évaluation, l’actuariat ou encore le contrôle interne. « La réforme, si elle se concrétise, nous amènera à investir de manière accrue dans nos activités de conseil, à l’image de nos offres en matière de transformation des systèmes d’informations et d’externalisation », poursuit Daniel Kurkdjian. « L’un des grands enjeux qui découle de la réglementation telle qu'elle se dessine consistera à trouver le meilleur équilibre pour nos clients entre audit et conseil. Il nous faudra savoir basculer d'une relation d'auditeur à une relation de consultant, ou inversement, relève Bernard Gainnier. Nos zones de croissance se situent d'abord dans nos activités de conseil, et plus particulièrement dans les domaines du conseil en stratégie et du conseil en management. Le métier évolue vers des missions facturées selon la valeur ajoutée créée et non plus en fonction du temps passé. » Le dirigeant de PwC indique par ailleurs nourrir des ambitions sur le marché des infrastructures. « Les lignes vont évoluer en fonction de la demande de nos clients. Le conseil en restructuration, en acquisitions, ainsi que les projets d’infrastructures sont des domaines où nous allons continuer à investir, de même que dans certains secteurs spécifiques tels que les télécommunications, l’énergie, la technologie et la banque/assurance », déclare Jay Nirsimloo.

Chez EY, « nous poursuivons notre stratégie dans le conseil, qui consiste à développer le spectre de nos missions à forte valeur ajoutée, comme l’illustre l’acquisition de Greenwich Consulting. Nous continuerons à mener une politique ciblée d’acquisition de cabinets spécialisés et de recrutements d’experts », annonce Jean-Pierre Letartre. Deloitte a de son côté renforcé son offre de reporting non financier, avec l’acquisition cet été de Bio Intelligence Service. Les équipes dédiées comptent 120 personnes, contre une quarantaine avant l’opération. Par ailleurs, « nous cherchons à développer le conseil en transactions à l’international, avec la création d’antennes spécifiques », explique Alain Pons. Une vingtaine d’associés français sont ainsi implantés à l’étranger en vue d’y accompagner les clients. Autant de développements nécessaires pour le secteur en vue de faire face à un environnement mouvant.

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