DOSSIER Financement des entreprises

Bâle III inquiète les PME

le 14/04/2011 L'AGEFI Hebdo

Elles s’attendent à des difficultés s'agissant de leurs financements bancaires. Des solutions se développent.

Les banques sont sommées de renforcer leur bilan mais les PME pourraient bien subir le contrecoup de ces nouvelles contraintes. Car ces dernières, en réduisant la rentabilité des banques, risquent de les amener à privilégier les clients les plus rentables et les moins risqués. « Bâle III va conduire à raréfier les financements bancaires et les petites entreprises abordent une période difficile à cet égard, estime Gérard Soularue, délégué du président de la CCIP (Chambre de commerce et d’industrie de Paris). Il convient de prévenir les problèmes qui pourraient surgir d’ici trois ou quatre ans. »

La situation apparaît passablement difficile (lire l'encadré page 31) et d'aucuns observent d’ores et déjà des effets restrictifs. « Les éléments de Bâle III ne sont pas clairs, les banques sont notamment très inquiètes sur le niveau de liquidité requis, observe François Gouesnard, directeur général d’Union Finances Grains et président de la Commission Bâle III à l’Association française des trésoriers d'entreprise (AFTE). Faute de savoir ce qu’il en est, les banques sont enclines à limiter leurs engagements. On observe notamment une raréfaction des prêts à moyen terme à taux fixe, dans la perspective de contraintes prudentielles plus fortes à cet égard. »

Entrée en vigueur progressive

Quitte à alimenter les craintes, certains acteurs financiers tiennent eux-mêmes à insister sur les difficultés possibles qu’engendrera Bâle III à l’avenir. « Les PME ont raison d’avoir des inquiétudes sur le crédit, indique Ariane Obolensky, président de la Fédération bancaire française (FBF). Le durcissement des règles internationales de solvabilité affectera le volume et le coût du crédit alors que les PME bénéficiaient jusqu'ici en France de conditions avantageuses par rapport à d'autres pays européens. Quant aux ratios de liquidité présentés par Bâle, ils pèseront également sur l'ensemble des crédits aux entreprises s'ils sont adoptés en l'état. » « Les nouvelles règles de liquidité des banques vont renchérir et limiter tout à la fois l'activité de crédit aux entreprises, ajoute Hubert Justal, senior manager risk advisory chez Deloitte. Toutefois, l'entrée en vigueur des ratios de liquidité étant prévue à partir de 2015 et 2018, les effets vont être lissés dans le temps. » Certains établissements incitent les PME à se mobiliser à leurs côtés sur la liquidité. « Du fait du surfinancement imposé aux banques (par Bâle III, ratios de liquidité), le crédit pourrait devenir plus cher et plus difficile, expliquait récemment Philippe Bordenave, directeur financier de BNP Paribas. Il y aurait un problème pour les entreprises qui ne peuvent pas aller sur les marchés. Notre souci est le financement des PME, qui va être un vrai sujet. Les entreprises doivent se mobiliser pour infléchir les règles de Bâle au niveau européen. »

En pratique, les effets de Bâle III restent difficiles à mesurer, sinon qu’on anticipe, a minima, une augmentation des tarifs. « Comme Bâle III réclame plus de fonds propres aux banques, l'augmentation des tarifs constitue un moyen pour maintenir le niveau de rentabilité », souligne Marc Van Caeneghem, associé risk advisory chez Deloitte.

Dans l’immédiat, les banques elles-mêmes se défendent de toute politique restrictive sur le crédit. « Très peu de remarques ou de craintes nous remontent du terrain de la part de nos clients PME, rapporte Philippe Barbe, directeur de la stratégie et du marketing pour les entreprises, chez HSBC France. En fait, le marché se caractérise par un faible niveau des demandes de financement, à court terme ou pour l’investissement. » Le groupe a augmenté ses encours de 16 % en 2010.

La réforme aurait tendance à transformer les montages de crédit plutôt qu’à les réduire. « Il n’y a pas de conséquence directe du passage de Bâle II à Bâle III pour les entreprises, l’objectif étant de rendre les banques plus sûres, assure Richard Lelong, directeur général de HSBC Factoring France. Indirectement, la réforme va défavoriser les crédits non causés et encourager les offres comme l’affacturage ou le 'leasing', moins consommateurs de fonds propres. En 2010, le marché a progressé de plus de 19 % et les encours de créances achetées par HSBC de 54 %. » L’assurance-crédit a elle aussi de plus en plus la faveur des banques. « Une étude récente menée par nos équipes auprès de dix réseaux bancaires indique que l’assurance-crédit représente dans 40 % des cas un élément favorable pour la décision d’octroi de crédit et, dans 15 %, les conditions de prix s’en trouvent améliorées », relève Ludovic Sénécaut, président du directoire d’Euler Hermès Sfac.

Désintermédiation

Parmi les nouvelles offres de financement qui se mettent en place, on note celles d’« affacturage inversé », une solution qui consiste pour un grand donneur d’ordre à proposer à ses fournisseurs de s’engager auprès d’une banque sur le règlement des factures. « La banque propose alors un financement immédiat au fournisseur, et comme son risque est celui du donneur d’ordre, le taux du crédit fait au fournisseur s’en trouve bonifié », explique Alexis Renard, président-directeur général de b-process qui lance Invoice2cash, une plate-forme d’affacturage inversé.

La tendance est favorable aux solutions « désintermédiées », comme celle du fonds Realta 360, de la société de gestion Chetwode, qui consiste à titriser des prêts en forme de leasing consentis aux PME. « Notre schéma propose à des investisseurs institutionnels et alternatifs des titres obligataires émis par un véhicule mutualisant des financements d’actifs industriels pour accompagner des PME, fait savoir Jean-Baptiste Magnen, cofondateur de Chetwode. En cours de constitution, le fonds devrait atteindre 100 millions d’euros d’ici à cet été. » Autre fonds de titrisation, celui que doit lancer tout prochainement le GIAC (lire l'entretien) est d’autant plus attendu qu’il fait suite à plusieurs échecs de structures de mutualisation analogues, comme Securitease ou CFA (Corporate Funding Association).

Autant de tentatives de répondre au souci d’indépendance des entreprises à l’égard des banques. « Je recommande aux PME de diversifier leurs sources de financement et de se tenir au courant des inflexions stratégiques que les banques vont imprimer à leur modèle », dit François Gouesnard.

Reste que ces solutions ne sont pas d'un grand secours pour les plus petites entreprises, et les conséquences de Bâle III à leur égard paraissent redoutables. « L’enjeu principal nous semble être le sort des plus petites entreprises, ayant des besoins de financement de quelques milliers d’euros et ne comptant qu’une seule banque dans 60 % des cas, estime Bernard Cohen-Haddad, président de la commission financement des entreprises de la CGPME (Confédération générale des PME). Il s’agit d’entreprises qui ne sont pas éligibles à des systèmes d’aide comme celui d’Oséo et dont les problématiques bancaires sont mal connues. »

Prévenir les effets négatifs de la réforme sur ces structures passe effectivement par une meilleure information sur la situation. « Les données fournies par les banques sur les crédits aux PME ne permettent pas, à ce jour, d’avoir une vision claire de la situation, notamment concernant les TPE, déplore Gérard Soularue. D’où le travail confié au médiateur de crédit pour faire le point sur les statistiques disponibles, en vue de les rendre plus précises et cohérentes. » Les engagements réclamés aux banques il y a deux ans visant à accroître de 3 % leurs concours à l’économie ne sont plus évoqués, les statistiques ne donnant pas une idée fidèle des difficultés. Reconduite pour deux ans, la fonction de médiateur de crédit montre pourtant que les pouvoirs publics suivent le dossier de près. « La solution pourrait passer par l’obligation faite aux banques de s’engager sur des montants précis auprès des petites entreprises, avance Gérard Soularue. De même, les banques pourraient être tenues à un 'reporting' précis et normalisé de leurs crédits à ces acteurs. »

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