Avocats d’affaires français, la fin d’une époque

le 29/11/2012 L'AGEFI Hebdo

Alors qu’une génération est sur le départ, les cabinets sont confrontés à la crise et à la concurrence croissante des anglo-saxons.

Le français Salans (photo) vient d’annoncer sa fusion avec l’anglo-américain SNR Denton et le canadien FMC pour former le septième cabinet mondial.

Changement d’ère. Fondés et dirigés par une génération de personnalités reconnues, plusieurs grands cabinets français d’avocats d’affaires doivent maintenant préparer leur succession. Darrois Villey Maillot Brochier est de ceux-là. Avocat vedette de la place parisienne, Jean-Michel Darrois, son cofondateur, qui a fêté ses 65 ans cette année, a décidé de prendre du recul, alors que son alter ego, Phillipe Villey, est brutalement décédé en septembre, à 72 ans. Le cabinet est confronté à une transition d’autant plus sensible qu’après une première vague en début d’année, trois nouveaux départs d’associés sont annoncés : Daniel Villey, Pascale Girard et Yann Grolleaud (lire l’entretien page 24). « Il n’y a pas de désaccord sur la stratégie, affirme Olivier Diaz, associé gérant aux côtés de Didier Théophile. Nous allons continuer à être un cabinet haut de gamme spécialisé dans les grandes opérations de fusions et acquisitions. » Cependant, quel sera l’avenir de Darrois, sans Darrois ? « La question de la succession est toujours délicate lorsqu’un cabinet a été bâti sur le génie et la personnalité d’un homme », commente un ancien membre du cabinet.

L’autre fleuron parisien du droit des affaires - et son grand rival -, Bredin Prat, est confronté à la même problématique depuis le décès de Jean-François Prat l’an dernier. Il y a dix ans, Gide l’a été aussi, avec le départ de Jean Loyrette et Philippe Nouel. Une nouvelle génération a pris les commandes (lire l’encadré).

Guerre des honoraires

La transition entre les fondateurs et leurs successeurs est devenue d’autant plus complexe qu’elle intervient en pleine crise économique. Une crise qui avive les tensions, et affecte durement les cabinets français. Certaines activités, telles les fusions-acquisitions, tournent au ralenti. De plus, « nombre de cabinets français, y compris les grands, ont actuellement des problèmes de trésorerie, à cause de la crise et d’une mauvaise gestion des impayés, note Olivier Chaduteau, associé au cabinet de consultants Day One. Les avocats français ont du mal à recouvrir leurs créances, ce qui est moins le cas des anglo-saxons qui sont mieux organisés. » Les entreprises n’hésitant pas non plus à faire jouer la concurrence, la guerre des tarifs fait rage.

Manque d’internationalisation

Les grands cabinets souffrent d’autant plus de la déprime qu’ils sont restés très franco-français. Contrairement aux firmes anglo-saxonnes, très structurées, ils ne sont pas partis à la conquête du monde, en s’implantant dans de nombreux pays. La raison ? Souvent créés plus récemment que leurs homologues anglo-saxons, ils ne se sont intéressés que tardivement à l’étranger. « Gide Loyrette Nouel est l’un des seuls français à être international, car ce virage a été pris il y a quarante ans, par nos fondateurs, constate Stéphane Puel, managing partner chez Gide Loyrette Nouel. Nos concurrents français ont en revanche trop attendu. Ils se sont intéressés à l’international, quand la concurrence des anglo-saxons s’y est intensifiée. » Le développement d’un réseau de bureaux à l’étranger est également très coûteux, en locaux et en hommes. Il faut des années pour rentabiliser une implantation. Même Gide s’apprête à revoir sa stratégie dans ce domaine (lire l'encadré). Aussi, peu de cabinets français disposent d’un réseau à l’étranger, alors que les entreprises s’internationalisent de plus en plus.

« Les cabinets qui ne sont présents qu’en France sont confrontés à un problème de modèle. Les grandes entreprises se développent maintenant essentiellement à l’étranger, notamment vers les pays émergents. Pour garder ses clients, l’avocat d’affaires doit désormais être capable de les y accompagner », souligne Hervé Pisani, avocat spécialisé dans les fusions-acquisitions, qui a rejoint en janvier le britannique Freshfields Bruckhaus Deringer, après plus de dix ans passés chez Darrois Villey. De fait, pour mener leurs opérations à l’international, les entreprises françaises recourent de plus en plus aux géants anglo-saxons, qui n’hésitent pas à développer un réseau mondial à coup de fusions.

Résultat : les grands noms français ne sont plus incontournables. « Il y a encore quelques années, Darrois Villey et Bredin Prat étaient tous deux présents dans toutes les grandes opérations de la place parisienne. Ce n’est plus le cas. On y trouve désormais de plus en plus de cabinets internationaux », constate un avocat. Les firmes anglo-saxonnes ont d’autant plus le vent en poupe que sur fond de financiarisation de l’économie, le droit des affaires anglo-saxon prédomine. « Lorsqu’on veut jouer dans la cour des grands, il faut désormais avoir une plate-forme internationale, car les droits anglais et américain sont devenus le standard de référence dans le monde de la finance, estime Jean-Pierre Martel, fondateur de Rambaud Martel. La plupart des opérations de financement sont désormais réalisées en droit anglais ou américain, et les cessions sont faites selon des schémas qui en sont inspirés. C’est pour cette raison que j’ai décidé de fusionner Rambaud Martel avec l’américain Orrick en 2006. »

Dans cet environnement, les cabinets anglo-saxons, qui sont déjà très présents sur le marché, montent encore en puissance. Implantées depuis 20 ans, 30 ans, voire 50 ans en France pour Clifford Chance, les firmes anglaises visent toujours plus haut. « Notre ambition est d’être, d’ici à trois ans, parmi les trois ou quatre leaders en matière de fusions-acquisitions en France », indique Hervé Pisani, de Freshfields. Allen & Overy veut également figurer en haut du podium. « Notre objectif est d’être parmi les trois ou quatre premiers cabinets d’affaires en France d’ici à 2015 », déclare Jean-Claude Rivalland, managing partnerd’Allen & Overy, qui a recruté à tour de bras à Paris depuis deux ans.

L’option de la fusion

Arrivés plus récemment, les cabinets américains s’implantent plutôt par le biais de fusions qui se sont multipliées depuis dix ans et se poursuivent. Salans vient ainsi d’annoncer son rapprochement avec l’anglo-américain SNR Denton et le canadien FMC pour former le septième cabinet mondial, avec 2.500 avocats. « Cette opération nous permettra de mieux suivre nos clients en renforçant significativement notre présence aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Asie, et en nous implantant au Canada », explique une porte-parole de Salans. D’autres fusions pourraient intervenir au cours des prochains mois. « Les cabinets américains continuent de s’intéresser au marché français, la crise leur en offrant les occasions », estime Olivier Chaduteau. Selon lui, alors qu’ils sont dans une période de transition, les cabinets français doivent désormais réfléchir à leur stratégie au cours des prochaines années. « Ils doivent décider s’ils veulent fusionner avec un grand cabinet international, se vendre, ou s’orienter vers le modèle d’un cabinet de niche de haut niveau », estime le consultant.

A lire aussi