L'homme clé - Alain Pons, président de la direction générale de Deloitte France

« Nous visons un chiffre d’affaires en hausse de 50 % en 2015 »

le 25/11/2010 L'AGEFI Hebdo

Pur produit de Deloitte France, Alain Pons a bousculé les usages du cabinet d’audit depuis son ascension en juin. Après trente ans de maison, le nouveau président de la direction générale a marqué le début de son mandat de trois ans en lançant une vaste consultation interne. L’ambition de cette initiative sans précédent ? Bâtir un projet d’entreprise qui soit « l’expression d’une ambition collective » et « soutenu par l’ensemble des associés ». En réalité, les salariés ont été interrogés sur leurs conditions de travail et aspirations, tandis que les associés ont fixé les objectifs du nouveau plan. Alain Pons a ensuite pris soin d’en exposer les conclusions à l’ensemble des 6.400 collaborateurs du cabinet. Son approche plus participative et transparente tranche avec la fin de règne de Jean-Paul Picard. Selon nos informations, l’ancien président avait tenté de prolonger son second mandat en dépit de la limite d’âge prévue par les statuts du cabinet. Une fois cette option écartée par les associés, Alain Pons l’a finalement emporté haut la main face à un autre candidat, Pascal Pincemin. Celui-ci siège toujours au comité exécutif, dont la moitié des dix membres a été renouvelée, avec le souci qu’ils soient « tous responsables de clients ». Une nouveauté qui les rapproche du terrain.

Ancien patron de la branche audit en France, comme ses prédécesseurs, Alain Pons avait pris de la hauteur il y a trois ans en devenant responsable mondial de l’audit et des risques de Deloitte Touche Tohmatsu, qui fédère tous les cabinets du groupe. A 51 ans, il a choisi de tirer un trait sur sa vie de globe-trotteur. « Cela n’a pas été un choix simple car j’aurais pu choisir de rester à l’échelon international où je coordonnais quelque 2.000 personnes. J’ai par exemple contribué au développement du nouvel outil méthodologique Deloitte Audit qui mobilise plusieurs centaines de personnes depuis cinq ans, indique cet homme à la stature imposante. Ma responsabilité de leader est différente en France, dans la mesure où je pourrai évaluer plus directement mon impact sur le P&L (compte de résultat, NDLR). »

Numéro un en France

Alain Pons affiche sa confiance dans l’économie française. « Il faut que notre pays voie l’avenir avec optimisme et que les responsables aujourd’hui à l’international reviennent et se battent pour que la France garde sa place », argue-t-il. Deloitte doit renouer avec la croissance pour rester numéro un dans l’Hexagone où KPMG, qui n’a pas encore publié ses comptes, lui dispute la place de leader (L’Agefi Hebdo du 30 septembre). En raison d’une forte pression sur les honoraires depuis le début de la crise, ses revenus ont stagné à 800 millions d’euros au cours des deux derniers exercices (clos fin mai). Pour rompre avec cet immobilisme, « nous visons un chiffre d’affaires de 1,2 milliard d’euros en 2015, en hausse de 50 %. 40 % proviendront de la croissance organique, y compris l’arrivée de nouvelles équipes, et 10 % d’acquisitions dans tous nos métiers, dévoile Alain Pons. Nous allons nous développer dans le conseil, les services financiers ainsi que dans l’audit des entreprises ‘middle market’ (100 millions à un milliard de chiffre d’affaires, NDLR) et dans l’expertise-comptable en régions où nous voulons consolider nos parts de marché, par exemple dans la moitié sud de la France ».

Serein face à Bruxelles

Si Deloitte veut « être dans les deux ou trois premiers acteurs de chaque métier et une référence pour chacun d’entre eux », ses activités n’offrent pas toutes les mêmes perspectives. L’expertise comptable, où son réseau In Extenso fait figure de leader au côté de KPMG, verra son poids relatif diminuer (voir le graphique). Tout comme l’audit, où les marges de progression sont minces pour les Big Four* et leur concurrent Mazars.

Les revenus de Taj, la société d’avocats membre de Deloitte France, devront augmenter de 87 %, et Alain Pons fonde de plus grands espoirs encore dans le conseil et le corporate finance (activité de transactions)… sans s’inquiéter du récent livre vert de la Commission européenne. Bruxelles critique la concentration du marché au profit des géants de l’audit et leur pluridisciplinarité, mais « le système français est satisfaisant grâce aux règles en vigueur à l’heure actuelle et au strict contrôle des missions annexes proposées aux clients de l’audit » , juge le patron de Deloitte.

Il y a sept ans, le cabinet s’était séparé de sa branche de conseil, devenue Ineum Consulting, pour éviter les conflits d’intérêts tels que ceux mis en lumière par le scandale Enron et la chute d’Andersen. Il a depuis reconstitué ses forces en interne avec 450 professionnels de la stratégie, des systèmes d’information ou encore du secteur public, mais « notre position en France dans le conseil doit être plus en phase avec notre place de leader mondial du consulting en termes de chiffres d’affaires** », estime Alain Pons. Ce métier représente seulement 7 % de l’activité du cabinet dans l’Hexagone, contre 28 % à l’échelle mondiale. « Nous voulons figurer dans le premier tiers des cabinets de conseil en doublant de taille d’ici à 2015, essentiellement par croissance organique, poursuit le nouveau président. Pour autant, dans le cadre de sa stratégie au niveau mondial Deloitte ne s’interdit pas de réaliser des opérations de grande envergure. » Le groupe avait ainsi ouvert des discussions cet automne pour racheter le cabinet allemand de conseil en stratégie Roland Berger. L’opération aurait permis à Deloitte Touche Tohmatsu de détrôner le Boston Consulting Group et de talonner McKinsey, le leader mondial de l’accompagnement stratégique. Mais les négociations ont échoué face au refus des associés de Roland Berger de renoncer à leur indépendance.

Cela ne modifie pas les plans d’Alain Pons qui prévoit de porter les effectifs de Deloitte France de 6.400 à 9.000 personnes d’ici à 2015. Il mise sur deux leviers : les embauches et la fidélisation. Quelque 1.000 recrutements sont prévus en 2010-2011 contre 700 au cours du dernier exercice. Un nouveau site baptisé « deloitterecrute.com » sera lancé en décembre et les anciens stagiaires devraient percevoir une prime d’embauche s’ils choisissent de rester dans l’entreprise. Pour faire baisser le turnover, remonté autour de 15 % après l’attentisme lié à la crise, Alain Pons veut porter de 182 à 250 le nombre d’associés (hors Taj et In Extenso qui finalisent actuellement leur propre plan quinquennal). « Je souhaite aussi favoriser des parcours plus diversifiés entre les secteurs et à l’international, notamment pour nos futurs associés, explique Alain Pons. Cela passe par une mobilité accrue. Le problème, c’est que les Français ont souvent plus de difficultés à bouger. » Seules 150 changent de poste chaque année, dont 60 en expatriation.

Les nouvelles voies offertes aux salariés doivent servir in fine les besoins des clients, qui recourent de plus en plus à « des produits utilisant les compétences des grands secteurs d’activité de Deloitte, par exemple pour l’accompagnement de multinationales en matière fiscale ». « Le temps des experts dévolus à un simple domaine ne correspond plus à la demande de nos clients, estime Alain Pons. Ils doivent laisser la place à des architectes qui proposent des solutions agglomérant des compétences diversifiées. » Dès sa nomination, il a confié à Gilles Pédini, patron du conseil au secteur public, la responsabilité des clients de l’industrie. Une manière de répliquer les synergies déjà mises en place pour ceux du secteur financier… et d’améliorer la rentabilité du cabinet. n

*Deloitte, Ernst & Young, KPMG, PwC

**Au titre de 2009, selon le Kennedy Consulting Research & Advisory

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