Les trésoriers plus proches des marchés

le 18/11/2010 L'AGEFI Hebdo

Les dispositifs de couverture des risques ont été resserrés, les sujets financiers ayant gagné en nombre et en complexité.

Les risques financiers mobilisent davantage les trésoriers. Tel est le constat de l’enquête que vient de mener l’AFTE (Association française des trésoriers d’entreprise) et dont les résultats sont comparés à ceux des deux enquêtes précédentes, de 1999 et 2003. Il n’est, de fait, pas surprenant de voir les problématiques de couverture prendre plus de place dans le quotidien du trésorier si l’on considère la volatilité accrue des marchés depuis deux ans, la hausse des prix des matières premières, l’apparition de nouveaux risques comme celui de contrepartie, représenté par des banques le cas échéant…

Résultat, les entreprises ont commencé à muscler leur organisation. « On observe une nette tendance au renforcement des procédures, le besoin d’une discipline rigoureuse s’est accru, indique Philippe Dupuy, professeur associé de Grenoble Ecole Management, qui a conduit l’enquête pour l’AFTE. Les organisations ont été renforcées : en quinze ans, la séparation entre front-office et back-office est passée de 42 % à 72 %, ce qui implique plus de spécialisations, de compétences et d’efficacité des équipes. »

Une vision exhaustive

En fait, le travail de surveillance commence très en amont, des dispositifs ayant été mis en place pour assurer une vision plus fine des expositions. « Les grands groupes nous demandent souvent à présent de leur donner une vision complète, pour la holding comme les filiales, de leurs financements ainsi que de leurs risques, et cela avant de leur conseiller des produits de couverture précis », relève Patrice Chatard, directeur général de Finance Active.

Au moment de souscrire les couvertures, l’objectif est de mieux baliser les processus. « En pratique, on note une tendance à la centralisation des décisions, pour la gestion du risque de taux et du change, explique Alain Girardeau-Montaut, président de la Commission Risques de l’AFTE (expert émérite, Dassault Aviation). Pour l’exécution, des procédures systématiques sont appliquées en change, alors que pour les taux, les procédures sont plutôt sélectives. » De fait, dans 80 % des cas, le change est géré selon une procédure déterminée, s’agissant du risque le plus fort et le plus quotidien (les entreprises couvrant essentiellement en change leurs flux d’exploitation, et très peu le risque de consolidation et de filiales étrangères, celui de dividendes étant affaire de cas par cas), contre 40 % seulement pour les couvertures de taux, où la volatilité est moindre.

Qui plus est, les procédures préétablies sont consignées dans 75 % des cas dans un document écrit, contre 49 % au début des enquêtes AFTE, ce qui témoigne d’un vrai changement. « Cette tendance illustre l’arrivée à maturité du métier de trésorier, depuis l’ouverture des marchés dans les années 80 : il n’est plus seulement en charge de la gestion des flux mais aussi de celle des risques », estime Philippe Dupuy.

Nouveaux risques

Plus stricte, cette gestion couvre aussi davantage de sujets, même si les taux et le change restent les risques les plus couverts, cités par 90 % des trésoriers interrogés. D’autres thèmes progressent, comme celui des matières premières (pour près de 15 % des répondants) qui était auparavant l’apanage du service achats : le groupe Lafarge vient par exemple de modifier son organisation pour que ses risques énergie et carbone soient suivis par le pôle financier. « La direction financière peut apporter au service Achats son expérience en matière de gestion des risques financiers, souligne Alain Girardeau-Montaut. Quand le problème des variations de prix est traité par la direction financière, le groupe négocie mieux, en général, les prix avec ses fournisseurs car ces derniers n’ont plus à inclure une marge de sécurité couvrant l’aléa sur matières premières. » L’évolution sur ce point remonte à deux ans environ. « Avec la hausse des matières premières de 2008, de nombreux fournisseurs n’ont pas été capables de tenir leurs prix fixes et veulent travailler en prix variables », précise Alain Girardeau-Montaut.

La focalisation sur une gestion rigoureuse va de pair avec, en pratique, l’utilisation prépondérante de produits simples : à 84 % des produits de terme simple en change et à 81 % des produits de taux simples. « Les instruments les plus complexes me paraissent moins utilisés par les entreprises, les trésoriers et leurs autorités s’étant aperçus dans le passé agité récent que leurs effets pouvaient être assez éloignés des attentes et leur fonctionnement plus difficile à maîtriser que prévu », indique François Schlumberger, conseiller en trésorerie et ancien directeur de la trésorerie du groupe PSA Peugeot Citroën. Cela dit, rançon de la volatilité, les entreprises sont plus nombreuses (70 % en change et 63 % en taux), tous segments confondus, à recourir à des instruments de type optionnels simples, sans que cela soit forcément fréquent. Désormais traitées par 20 % des sociétés interrogées, les devises d’Europe de l’Est contribuent à cette évolution, comme d’autres devises émergentes. « Les entreprises avaient tendance à considérer que ces devises étaient plutôt sujettes à des dépréciations, expose Alain Girardeau-Montaut. Or, elles ont bien résisté dans la crise récente ou, si elles ont connu un recul, elles sont revenues à des niveaux satisfaisants, comme le real brésilien qui se situe sur des plus hauts. Pour ces devises, par conséquent, la tendance n’est plus à tout couvrir à la vente pour se prémunir contre une chute, et les stratégies à base d’options sont privilégiées. »

Conseils extérieurs

Autre élément pesant sur le choix des couvertures, « 80 % des trésoriers pensent que les normes impactent les solutions de couverture retenues, soit qu’elles réduisent l’horizon de gestion, soit qu’elles ont moins recours aux macrocouvertures, toutes choses qui, finalement, rapprochent les trésoriers des marchés », fait savoir Philippe Dupuy. Par conséquent, les trésoreries ont besoin d’une information fiable pour suivre leur exposition, réclamée aux banques ainsi qu’à des conseillers externes. Ces derniers sont notamment sollicités pour les besoins de valorisation et de reporting, dans environ un tiers des cas. « Depuis plusieurs années, des entreprises se sont positionnées sur ce créneau de l’externalisation, surtout sur les fonctions de support, comme la réalisation de valorisations en ‘mark-to-market’ et les calculs de prix, rappelle Alain Girardeau-Montaut. Les commissaires aux comptes (CAC) demandent des valorisation chaque trimestre. Or, les entreprises reçoivent des banques des informations qui ne sont pas détaillées, et elles n’ont pas accès aux calculs ni aux hypothèses retenues ; donc les trésoriers peuvent se retrouver sans outil pour vérifier les calculs des banques. »

Mais le recours à un conseil extérieur s’observe aussi pour l’analyse de marché, voire la stratégie. « Après les bouleversements des années 2008 et 2009, les entreprises ressentent le besoin de revisiter et souvent de préciser leurs politiques, c’est-à-dire les grands principes dont découlent les décisions de gestion, indique François Schlumberger. Elles se tournent ce faisant vers des conseils extérieurs, avant tout pour ‘étalonner’ leurs ‘process’ par rapport aux meilleures pratiques et aux autres entreprises. » Elle est surtout le fait des entreprises de petite taille : environ 35 % de celles dont le chiffre d’affaires est inférieur à 500 millions d’euros externalisent l’analyse du marché et le choix des instruments (contre 15 % pour les entreprises de grande taille). Un réel accompagnement est alors attendu. « Les grosses PME ou les ‘midcaps’ attendent de nous un point de vue sur leur stratégie de change, et notre vision large de l’offre des banques et des prix les intéresse », confie Patrice Chatard.

Le fait est que les effectifs des équipes de trésorerie n’ont pas évolué en dépit de leur rôle élargi, avec quatre à cinq personnes en moyenne pour les entreprises interrogées par l’AFTE.

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