Les stagiaires sous des vents contraires

le 24/04/2014 L'AGEFI Hebdo

Dans les métiers de la finance, le stage est souvent un passage obligé pour décrocher un emploi. Lorsque des postes sont à pourvoir…

Les stagiaires sous des vents contraires
(Fotolia)

Actuellement en stage entre deux années d’études au service communication recrutement et relations écoles à la direction des ressources humaines (DRH) d’Axa France, Clara Guérin, 22 ans, a rapidement gagné la confiance de son manager. « Mon travail consiste à trouver de nouvelles écoles partenaires et à prendre en charge l’organisation sur un forum ou un salon, explique cette étudiante de Kedge Business School qui rependra les cours après sa césure. Je réponds aux sollicitations des écoles, je coordonne les collaborateurs qui seront présents sur le stand, et je gère la logistique. Tout cela, bien sûr, sous le contrôle de mon manager tuteur. »

Alors qu’une proposition de loi vise à mieux encadrer les stages en entreprise, ces derniers demeurent un outil privilégié de pré-recrutement pour certains acteurs de la finance. C’est le cas des métiers du chiffre. Chez Deloitte, près de la moitié des 400 à 500 stagiaires accueillis chaque année sont embauchés à la fin de leur stage. Idem chez EY, où 40 % des 700 à 800 jeunes diplômés recrutés chaque année sont d’anciens stagiaires. « Lorsque nous recevons un candidat, nous lui demandons tout de suite s’il se projette chez nous après le stage », confie Frédéric Huynh, responsable recrutement d’EY pour la France, le Luxembourg et le Maghreb. Cette question a donc été posée à Maxime Etienne lors du premier entretien que cet étudiant de master 2 de contrôle, comptabilité et audit à l’université Panthéon-Sorbonne a passé pour un stage de trois mois au service middle market de Deloitte. « Mon interlocuteur m’a tout de suite présenté cela comme une pré-embauche et m’a demandé si j’envisageais d’intégrer le processus de recrutement. » Durant son stage, le jeune homme a eu le sentiment que tout était mis en œuvre pour le convaincre de rester. « Après une semaine de formation, j’ai enchaîné différentes missions au sein de plusieurs équipes du ‘middle market’ qui, à chaque fois, me confiaient la gestion d’une partie du bilan d’un client : immobilisations, trésorerie, capitaux propres... J’ai ainsi pu me constituer un début de réseau et travailler pour plusieurs types de sociétés. C’est d’ailleurs cette variété qui m’a incité à accepter la proposition de recrutement en CDI qui m’a été formulée à la fin du stage. »

Lever les obstacles

Dans les métiers de banque de financement et d’investissement (BFI) où les recrutements se font au compte-gouttes, l’approche est sensiblement différente, comme l’explique Michael Ohana, fondateur d’AlumnEye, société spécialisée dans la préparation aux entretiens de recrutement en banque d’affaires, finance de marché et conseil en stratégie : « Aujourd’hui, les BFI françaises n’embauchent pas leurs stagiaires. A l’issue des stages, qui durent entre six mois et un an, les meilleurs se voient proposer un volontariat international en entreprise (VIE) à New York ou à Hong Kong pendant un an et demi. Pour finalement s’entendre dire qu’il n’y aura pas de job pour eux. Ils se retrouvent donc sur le marché du travail avec deux ans et demi d’expérience qui ne sont pas toujours valorisables ».

Pour Marion* qui vient de débuter un stage d’assistant sales au sein d’une BFI à Paris, les choses ont été claires dès le départ. « Après avoir envoyé mon curriculum en réponse à une offre de stage, le stagiaire que j’allais remplacer dans l’équipe m’a téléphoné pour un premier échange. Puis il m’a convié à un entretien avec mon manager actuel qui a été très honnête en m’expliquant qu’il n’y aurait pas de recrutement à la fin, mais que l’on me confierait des responsabilités comme la conception de Powerpoints et de tableaux de ‘reporting’ ou la rédaction de la synthèse économique qui est adressée tous les jours à la salle de marché », raconte cette étudiante en école de commerce.

Point positif pour les financiers en herbe : les rémunérations se situent au-delà des minima conventionnels. Chez Axa France, les stagiaires sont rémunérés à partir de Bac +3 entre 710 euros et 1.800 euros par mois, tandis que la fourchette se situe entre 1.350 et 1.800 euros chez EY. « Nous leur accordons depuis longtemps les mêmes droits qu’aux salariés, souligne Frédéric Huynh. Ils ont les tickets restaurants, les frais de transport pris en charge, et les stagiaires de six mois bénéficient de jours de RTT ».

Pour l’heure, il est difficile d’évaluer l’impact de la proposition de loi, qui prévoit notamment la fin des stages de plus de six mois au sein d’une même entreprise ainsi que la limitation du nombre de stagiaires. « Nous sommes très vigilants sur le fait qu’un stage ne peut pas se substituer à un CDD ou un CDI, assure Muriel Nicou, responsable du recrutement d’Axa France. Lorsqu’une mission nécessite une expérience ou une expertise particulière de type ‘emploi CDD/CDI’, la demande de stage n’est pas validée. » Pour ce qui est de la durée, l’essentiel des conventions de stage prévoit déjà une durée de six mois. En revanche, les stages de césure d’un an ne pourront plus être acceptés. Certains sont critiques. « Au bout du compte, cette loi risque de se révéler contre-productive, considère Jean-Marc Mickeler, DRH de Deloitte. En cherchant à lutter contre les abus d’une minorité d’employeurs, on pénalise les recruteurs qui, comme nous, veulent donner une chance aux étudiants d’accéder rapidement au marché du travail, tout en minimisant les risques d’exécution lors du recrutement car lorsque vous signez un CDI avec un ancien stagiaire, vous êtes certains à 99 % que son intégration se déroulera bien. » Michael Ohana partage ce diagnostic, notamment pour les BFI. « Ce texte ne les incitera pas à embaucher plus de jeunes diplômés en CDD ou CDI. Au contraire, cela va les conduire à recruter encore plus de stagiaires car ils resteront moins longtemps. C’est pour cette raison que je conseille aux étudiants que nous accompagnons d’effectuer un premier stage dans une BFI française pour se former, puis d’aller en ‘summer internship’ à Londres où les taux de transformation en embauche sont souvent supérieurs à 70 %. »

*Le prénom a été modifié.

La nouvelle loi risque de se révéler contre-productive

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