L’amour du risque

le 12/03/2015 L'AGEFI Hebdo

Les femmes sont de plus en plus présentes dans les métiers du « risk management », alliant compétences techniques et qualités humaines.

L’amour du risque
(Fotolia)

Rien de particulier, à ma connaissance, n’a été prévu autour de la journée de la femme du 8 mars… », semble regretter à demi-mot Virginie Le Mée, directrice des risques et du contrôle interne à la MACSF, assureur mutualiste des professionnels de la santé qui emploie 1.500 salariés. « Il n’y a pas de réseau féminin à la MACSF, relève cette universitaire de formation, diplômée de l’Institut des actuaires français et membre des réseaux Actu’Elles et Vox Femina. Les femmes sont peu présentes à la direction, elles n’expriment pas, d’après ce que je sais, de revendication sur les sujets de mixité, parité, etc. Ces derniers n’ont pas été abordés et ne me semblent pas être à l’ordre du jour. » Depuis la loi sur la féminisation des conseils d’administration introduite en 2011, les acteurs financiers s’efforcent pourtant d’accroître la mixité au sein de leurs directions et de leurs métiers. Notamment les plus techniques et les plus stratégiques d’entre eux, comme la gestion des risques (ou risk management). « Dans les métiers analytiques, la mixité est un enrichissement nécessaire », défend Isabelle Praud-Lion, spécialiste en risques financiers, fondatrice-dirigeante d’une société spécialisée dans la couverture des risques pour les grandes entreprises françaises.

De fait, la fonction de risk manager (RM) se féminise : elle comptait 72 % d’hommes en 2013, contre 77 % en 2011 (tous secteurs confondus), selon le baromètre du risk manager 2013 de l’Association pour le management des risques et des assurances de l’entreprise (Amrae). Les femmes à ce poste sont plutôt jeunes, comme le montre une enquête de la Fédération européenne des associations de risk management (Ferma) réalisée en 2014 : leur part atteint 67 % chez les moins de 30 ans. Plus l’âge augmente, plus leur présence se réduit, avec 30 % chez les 36-45 ans, 25 % chez les 46-55 ans, 22 % chez les 56-60 ans et… 10 % chez les plus de 60 ans, ce qui laisse supposer qu’elles sont minoritaires aux postes à responsabilité. « Dans les grands groupes financiers, très peu de femmes ont le même poste que moi, observe Virginie Le Mée. On en voit davantage au poste de RM. »

Métier pointu

La dimension pointue du métier plaît aux professionnelles de la finance. « J’aime avancer et délivrer dans un contexte de changement important, voire de gestion de crise car j’y vois des défis à relever », affirme Patricia Bogard, responsable du département « organisation, projets et gestion opérationnelle des risques de contrepartie » à la direction des risques et des contrôles permanents chez Crédit Agricole Corporate and Investment Bank (Crédit Agricole CIB). « Parmi les grands projets réglementaires, j’ai par exemple travaillé en 2014 sur le pilotage de l’‘asset quality review’ mené par la Banque centrale européenne. En ce moment, je suis mobilisée sur le BCBS 239, les principes du Comité de Bâle concernant la gestion des données de risques et le ‘reporting’. Les banques doivent s’y conformer d’ici janvier 2016 », décrit celle qui exerce dans les risques depuis plus de quinze ans. Dans l’assurance, la directive Solvabilité II a propulsé les risques « parmi les quatre fonctions clés d’une société d’assurances, rappelle Sophie Echardour, directrice des risques au sein du groupe de protection sociale Klesia. Le métier de RM a beaucoup évolué et ne porte plus uniquement sur la sécurisation financière mais sur un spectre plus large, panoramique et pluridisciplinaire car il faut manier des risques de nature diverse : financiers, assuranciels, opérationnels, ‘corporate’ et stratégiques, de non-conformité, liés à Solvabilité II… »

Le risk management exige aussi d’autres types de compétences, plus humaines et relationnelles. « Notre job, explique Marie-Elise Lorin, responsable du département gestion des risques et conformité à la SMACL (Société mutuelle des assurances des collectivités locales) à Niort, c’est aussi de faire parler les collaborateurs afin de repérer les risques. Il faut donc que les personnes aient envie d’échanger avec nous. A cette fin, nous avons décidé d’insuffler une culture des risques au sein de la SMACL, notamment en formant les salariés, et même les élus de la mutuelle. » Autre aptitude essentielle : la capacité à s’affirmer face au « top management ». « C’est un métier d’engagement et de conviction. Il faut être capable de s’opposer à des cadres opérationnels ou des dirigeants et de défendre ses idées », confirme Hélène N’Diaye, directrice technique et des risques chez Generali France. « C’est une fonction délicate, il faut avoir un côté diplomate et être capable d’éclairer ses décisions, les argumenter avec des éléments factuels », ajoute Virginie Le Mée.

Si toutes se méfient des clichés, certaines s’accordent à dire que la nature du métier s’allie bien avec certaines qualités proprement féminines. « Les femmes ont plus de psychologie, d’empathie et d’intuition. Ce qui est très utile dans la réalisation d’une cartographie des risques, affirme Marie-Elise Lorin. Elles ont plus de facilité que les hommes dans la conduite des entretiens, notamment avec les membres du comité de direction. » « Je ne veux pas tomber dans les stéréotypes mais certaines caractéristiques féminines peuvent expliquer qu’elles sont assez présentes dans ces activités, estime pour sa part Patricia Bogard. Elles ont peut-être plus de recul dans la façon dont elles fonctionnent et une attitude plus prudente dans la gestion des risques… » D’autres ne se reconnaissent pas dans cette idée. « Les métiers de la gestion des risques nécessitent rigueur, analyse, curiosité, imagination. Des qualités partagées par les deux sexes à mon sens », considère Kadidja Sinz, directrice régionale pour l’Europe continentale chez l’assureur XL Group. « Je ne valide pas du tout la thèse des qualités essentiellement féminines ou du management ‘au féminin’, déclare Marie-Agnès Nicolet, présidente et fondatrice de la société de conseil Regulation Partners. Car cela incite à penser qu’il y a aussi des ‘défauts’ spécifiques aux femmes. Au bout du compte, cela leur porte préjudice. » « Certains hommes n’ont pas du tout les qualités requises pour la conquête commerciale alors que certaines femmes les possèdent ! », juge cette spécialiste des risques qui a plus de 20 ans d’expérience.

Un tremplin

Même si elles ont parfois du mal à l’admettre ouvertement, les expertes des risques ont conscience que leur fonction, plus valorisée et plus visible depuis les récentes crises et scandales financiers, peut leur permettre de gravir encore des échelons dans leur entreprise. Charlotte Duparc, responsable du modèle interne sur les risques IARD au sein du groupe Axa, en fait l’expérience. A 35 ans, la jeune femme qui avait rejoint l’assureur en 2013, va être promue à un nouveau poste : « Je vais prochainement prendre la responsabilité d’une partie de l’équipe Groupe de gestion des risques financiers basée à Winterthur (Suisse), ces derniers étant des risques majeurs et stratégiques pour une société d’assurances. Donc ce métier peut être un tremplin. » De son côté, Virginie Le Mée confesse que « rejoindre un comité exécutif » l’intéresserait : « J’ai envie de me nourrir d’autres missions, de partager mon expérience et de participer à de nouvelles aventures. »

Néanmoins, du chemin reste à parcourir pour que les portes s’ouvrent aux plus hauts niveaux. « J’étais candidate pour intégrer une instance de direction, j’avais passé différents entretiens et le processus se déroulait bien », raconte sous couvert d’anonymat la directrice des risques d’une banque. « Puis on m’a demandé pourquoi je n’avais jamais dirigé de filiale. J’ai expliqué que l’opportunité ne s’était pas présentée, que j’étais restée dans les risques car le métier me plaisait. Cette réponse m’a desservie et je n’ai pas eu le poste… Un homme aurait répondu autrement, il aurait été plus offensif, je me demande même si cette question lui aurait été posée… Ce qui manque aux femmes, même celles qui occupent les fonctions les plus techniques, c’est d’avoir confiance en elles », conclut-elle en ajoutant : « J’ai l’intention d’être à nouveau candidate un jour… »

S’affirmer face au top management

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