Ces Français qui tentent l’aventure en Inde

le 30/04/2015 L'AGEFI Hebdo

Les expatriés sont peu nombreux. Mais le pays cherche à dynamiser son économie, notamment en favorisant les investissements étrangers.

Ces Français qui tentent l’aventure en Inde
La Bourse de Bombay, à Mumbaï, est l’une des plus anciennes Bourses asiatiques.
(Marjorie Cessac)

C’était fin mars, quelques jours avant la venue de Narendra Modi, le Premier ministre indien, en France. François Richier, ambassadeur en Inde, égrenait fièrement les dernières statistiques : « Plus de 1.051 sociétés, 38 poids lourds du CAC 40, 19 milliards de dollars d’investissements. Depuis 2012, le nombre d’entreprises françaises qui s’installent en Inde est en constante augmentation… » Croissance oblige, l’Hexagone se tourne de plus en plus vers ce lointain pays de plus de 1,2 milliard d’habitants. C’est un fait. Même si les investissements ne s’accompagnent pas forcément d’un important bataillon d’expatriés français. Lesquels seraient au total entre 3.000 et 4.000. « Environ 60 % des 394 grands groupes sur place sont dirigés par des Indiens, indique l’ambassade. Selon nos estimations, 40 % à 45 % de ces sociétés ont un effectif à 100 % indien. » La finance ne fait pas exception. Les principales banques tricolores y sont présentes. L’assureur Axa également.

Une petite communauté

Néanmoins, leurs « expats » sont encore peu nombreux. En grande majorité, ils sont basés à Mumbai. « On se connaît presque tous ! », raconte un professionnel. Aujourd’hui, sur 2.500 employés chez BNP Paribas, « moins de 5 sont Français. A une époque, le groupe faisait venir des équipes de France mais elle confie désormais de nombreux postes aux Indiens ». Même son de cloche chez Société Générale. « Nous privilégions le recrutement local, indique-t-on au siège du groupe. L’environnement est très compétitif et nous mettons en place une vraie politique en vue d’attirer les talents, surtout dans les ‘back-offices’. » Sur les 4.000 collaborateurs dans le pays, la banque au logo rouge et noir « qui a fait le choix ‘d’internaliser son personnel’ » revendique moins de 50 expatriés. Enfin, troisième acteur important, le groupe Crédit Agricole en recense 5 sur 130 salariés. Dans sa filiale Amundi, il compte 5 Français sur plus de 600 personnes et un seul chez Caceis. « Le nombre de postes d’expatriés reste limité pour des raisons financières, précise-t-on à la Chambre de commerce et d’industrie. De surcroît, les Indiens ont l’avantage d’être bien formés et de parler anglais ». Du coup, les profils des Français sont assez hétérogènes. « On voit aussi bien des gens expérimentés, qui ont entre 40 et 55 ans, à des postes de direction ou en appui technique, que des juniors, en stage ou en VIE (volontariat international d’entreprise). Le ‘middle management’ est peu représenté. Et le nombre d’entrepreneurs individuels est également rare. »

La finance encore peu développée

Au-delà de cette tendance, qui consiste à faire de moins en moins appel aux expatriés, la finance reste encore relativement peu développée en Inde. Dans ce marché dominé à 80 % par les banques locales, essentiellement publiques, les établissements étrangers sont – hormis HSBC, Standard Chartered et CitiBank – confinés à la banque d’affaires. « Notre activité est essentiellement centrée sur le prêt aux grandes entreprises », confie le patron d’une banque tricolore. La Bourse, quant à elle, reste étroite : « Les midcaps sont des micro-caps », et la gestion d’actifs embryonnaire. « Le secteur se développe assez bien, nuance Eric Louis, ancien d’Amundi, qui a passé sept ans en Inde. Mais il reste une sédimentation de réglementations qui se contredisent. Il faut parfois s’arracher les cheveux pour s’y retrouver ! » Dans un tel contexte, l’arrivée au pouvoir, il y a un an tout juste, du libéral Narendra Modi a suscité beaucoup d’espoir chez les investisseurs étrangers. Et pour cause. Son credo consiste à favoriser les investissements dans le pays et à ouvrir davantage l’économie. Annoncée en mars, la réforme de l’assurance a ainsi permis de faire passer le seuil autorisant les investissements étrangers dans le secteur de 26 % à 49 %. « Il s’agissait d’un des seuils les plus faibles », relativise un expert qui rappelle que dans la banque ce dernier est fixé à 74 % : « Pour l’heure, d’ailleurs, la réforme n’est toujours pas appliquée ». « En matière de contrats, aucun mouvement clair n’est encore perceptible », surenchérit de son côté le patron d’une banque française. « Modi a déployé des moyens de communication exceptionnels depuis un an. Il a changé le sentiment à l’égard du pays, c’est vrai, mais il manque encore de moyens politiques pour faire passer les vraies réformes. » A sa décharge, le nouveau Premier ministre se heurte à l’opposition de la Chambre haute, où le Bharatiya Janata Party (BJP) n’est pas majoritaire.

Fiscalité complexe, barrières administratives lourdes : le pays demeure réputé « hostile » au monde des affaires. « Lorsque la banque centrale émet de nouvelles réglementations, elle ne fait souvent pas la différence entre les banques étrangères et nationales, critique le patron d’une banque. En ce moment, on voit circuler un ‘draft’ demandant de prêter aux fermiers, aux microentreprises et aux populations défavorisées. Comment faire ? Nous n’avons que 5 agences sur place, pas 2.000 ! » Certains relativisent tout de même : « La Reserve Bank of India est aussi dans son rôle lorsqu’elle oblige à ne pas prêter qu’aux seuls grands groupes, Essar, Adani, Kingfisher, etc., dont la probité est loin d’être exemplaire. » Dans la gestion d’actifs, les contraintes ont cependant de quoi refroidir. « On trouve peu de ‘mutual funds’ ici en raison des normes et des coûts », regrette un financier. « On ne peut qu’être gros et passer par un réseau bien établi pour se développer. » Pour les petites structures, l’installation peut vite devenir un casse-tête. « Pour avoir un bureau à nous, il fallait avancer 50 millions de dollars de fonds propres ! », se souvient Eric Mookherjee, responsable des investissements chez Twenty First Capital. Cet expert de la finance a créé en 2006, avec un partenaire indien Iden, une structure de quatre personnes qui produit de l’analyse financière.

Entre rudesse et fascination

Sans un esprit un peu aventureux, difficile de s’adapter à l’Inde. « En terme de ‘business’, l’expérience est passionnante, mais du point de vue de la vie quotidienne, Mumbai est sans doute la pire ville dans laquelle j’ai jamais vécue, se plaint un grand patron français. C’est insalubre, tout est compliqué, y compris faire ses courses, le logement est hors de prix et la pauvreté est partout ! Même au pied des tours du milliardaire Mukesh Ambani. » D’autres compensent cette rudesse quotidienne par une « fascination » pour le pays. « C’est un endroit immensément attachant, estime Eric Louis. Mumbai est bringuebalante, polluée, c’est vrai, mais on y trouve une vitalité incomparable. » S’agissant de l’école française, celle de cette métropole a aussi une particularité : elle fait appel à deux tuteurs pour aider les enfants à suivre les cours du Centre national d’enseignement à distance (Cned). De la sixième jusqu’au baccalauréat. « Les résultats semblent très bons, dit un banquier. Certaines familles n’y trouvent cependant pas leur compte. Elles préfèrent envoyer leurs enfants en pension en France ou elles s’en vont, tout simplement. » Ce contexte freine-t-il pour autant l’arrivée de Français en Inde ? Pour Eric Mookherjee, le débat ne devrait plus se poser en ces termes. Surtout au cours des années à venir. « La contribution de l’Inde à la croissance mondiale va augmenter significativement, rappelle-t-il. Le plus important ne sera pas la croissance en absolu, mais bel et bien l’écart avec la croissance du reste du monde. Cela devrait encourager les installations d’étrangers dans le pays. » Et puis, argument imparable : « Il y a davantage d’opportunités là-bas et un déficit d’opportunités ici. Ces deux tendances vont sans doute continuer à aller de pair  ! »

Les locaux de la Bourse de Bombay, située à Dalal Street à Mumbaï.
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Les locaux de la Bourse de Bombay, située à Dalal Street à Mumbaï.
Le pays demeure réputé 'hostile' au monde des affaires

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