Financiers, osez l’assurance !

le 24/09/2015 L'AGEFI Hebdo

Très courtisés, les profils issus de la banque et de la gestion d’actifs n’hésitent plus à tenter cette nouvelle aventure professionnelle.

Financiers, osez l’assurance !

C’est vrai, je suis passé de l’autre côté du miroir », confie l’ancien cadre d’une grande enseigne de la gestion d’actifs qui a récemment rejoint une compagnie d’assurances. Il n’est pas le seul à sauter le pas. De plus en plus, les banquiers et les spécialistes de l’asset management choisissent de donner un nouvel élan à leur carrière en s’orientant vers des assureurs, des mutuelles ou encore des institutions de prévoyance. Les crises récentes, les restructurations, les nouvelles contraintes réglementaires incitent en effet des spécialistes de la banque de financement et d’investissement (BFI), de l’ingénierie financière, de l’investissement… à reconsidérer leurs trajectoires au sein d’entreprises qui ne peuvent plus satisfaire leurs souhaits d’évolution.

« Ce n’est un secret pour personne, les règles du jeu ont changé dans la banque, en termes de taille d’équipe, de développement de carrière, de rémunération, déclare Edouard Jozan, directeur ALM* - stratégie d’investissement d’Allianz en France depuis juin 2014. Mais une carrière, ce n’est pas seulement le bonus. C’est un tout qui inclut l’épanouissement dans le travail, l’équilibre des vies professionnelle et personnelle, le fait de participer aux orientations stratégiques de l’entreprise. » C’est ce « tout » qui a conduit Frédéric Sadaca à s’intéresser en 2013 au groupe de protection sociale Pro BTP. Auparavant, ce « pur » financier avait été trader chez Société Générale, gérant obligataire chez Credit Suisse, responsable du risque chez Axa Investment Managers, avant d’exercer ces dernières années à La Compagnie Financière Edmond de Rothschild. « J’ai réfléchi à la suite de ma carrière, raconte ce cadre de 48 ans. J’ai passé des entretiens dans la gestion d’actifs où l’on me proposait de faire le même métier, mais j’avais envie de me mettre dans la peau de l’investisseur final, de comprendre ses problématiques et de l’aider à trouver des solutions. J’ai vu que Pro BTP cherchait un responsable de la gestion ‘overlay’ et je me suis porté candidat. La société cherchait à pourvoir ce poste depuis quelque temps. » Emmanuel Brutin venait, lui, des métiers de la BFI avant d’intégrer CNP Assurances en 2011 comme responsable de la gestion des portefeuilles d’épargne individuelle. Deux ans plus tard, il était promu à la tête de l’équipe en charge de la gestion des portefeuilles assurés. « Après dix années passées dans le métier de ‘market-maker’, j’ai anticipé mon virage vers la gestion d’actifs, explique ce professionnel de 43 ans. En 2007, j’ai obtenu le CIIA de la Société française des analystes financiers, et deux ans après, au moment de la création de Natixis, j’ai souhaité évoluer vers la gestion et me suis alors tourné vers l’extérieur. Auparavant, j’avais étudié deux ans au Conservatoire national des arts et métiers pour obtenir un master en droit des affaires, ce qui me prédisposait aussi davantage à la gestion car la dimension juridique prenait de plus en plus d’importance. »

Besoin de compétences financières

Ils ont parfois du mal à l’avouer mais c’est aussi la quête de sens qui pousse ces cadres à quitter leurs banques ou leurs groupes d’asset management pour aller vers des établissements d’une autre nature. « Certains financiers veulent prendre du recul sur leur métier, ils se posent la question de leur utilité sociale, observe Anne Courrier, directrice générale de Fédéris Gestion d’actifs, filiale de Malakoff Médéric. Intégrer un groupe de protection sociale est une réponse à cette question. » « J’avais envie de travailler sur des investissements ‘utiles’, confie Frédéric Sadaca. Pour autant, je ne suis pas un missionnaire, ni un repenti de la finance ! J’ai commencé comme ‘trader’ chez Société Générale et j’y ai beaucoup appris. »

Les acteurs de l’assurance et de la protection sociale ouvrent volontiers leurs bras à ces profils. Plusieurs raisons à cela. D’abord, les dernières crises ont fait considérablement évoluer les stratégies d’allocation d’actifs des assureurs qui, après avoir été très orientées sur des titres souverains, se sont tournées vers les marchés de crédit « avec un enjeu fort de rendement », souligne Emmanuel Brutin. Ce changement a nécessité de nouvelles compétences, principalement financières, afin de comprendre ces nouveaux segments. « C’est la raison pour laquelle CNP Assurances a privilégié la recherche de profils ayant l’expérience de crises violentes et répétées sur les marchés, poursuit Emmanuel Brutin. Pour bien gérer les risques, il faut les comprendre et les anticiper grâce à des spécialistes qui ont connu des crises et savent détecter les risques avant qu’ils ne surviennent. » Ensuite, sous l’effet des réglementations Bâle 3 et Solvabilité 2, les banques et les assurances ont adopté des approches similaires en matière de risque et de capital. « Du coup, les compétences devenaient transférables, ce que j’ai valorisé auprès du recruteur lorsque j’ai souhaité rejoindre CNP Assurances », précise l’expert des marchés financiers. De fait, les assureurs « chassent » ces profils. « Pour nous battre à armes égales avec nos concurrents de la gestion d’actifs immobiliers, nous avons besoin d’aller chercher des compétences de marchés », affirme Jean-Louis Charles, directeur des investissements chez AG2R La Mondiale. Ainsi, en 2014, c’est Swiss Life Asset Management (AM) qui contacte Marc Lafaille, alors à la Bred Banque Populaire où il assume des missions de « révisions finance » (contrôle comptable, fiscal, réglementaire) et de communication financière, pour lui proposer un poste. « Cette opportunité s’est présentée à un moment où j’avais envie d’évoluer, se souvient celui qui est aujourd’hui head of controlling chez Swiss Life AM. La notoriété du groupe a été un élément d’attraction mais, en premier, je voulais savoir dans quel environnement j’allais évoluer, connaître mon responsable, mes collègues directs. J’ai rencontré mon N+1 rapidement et cela s’est très bien passé. La nouvelle dimension managériale m’a aussi attiré. »

Concession financière

Ces choix de carrière impliquent une concession financière, car les rémunérations ne sont pas aussi élevées que dans la banque ou la gestion d’actifs. « J’ai renoncé à une partie importante de ma rémunération – je n’ai pas de rémunération variable – mais je m’y étais préparé », raconte Frédéric Sadaca. De son côté, Emmanuel Brutin admet qu’« en comparaison avec la banque, la structure de la rémunération n’est pas la même dans l’assurance, notamment sur la partie variable », tout en rappelant que « ces dernières années, les rémunérations variables ont baissé dans le secteur bancaire ». « C’est un choix personnel, il y a d’autres motivations que la seule rémunération. Cela ne représente pas un frein aux embauches », considère Anne Courrier. Il y a en effet des compensations. En occupant des fonctions polyvalentes qui leur permettent de toucher à plusieurs domaines (dimension comptable, risque, local/groupe…) et incluent parfois du management d’équipes, les anciens banquiers et asset managers s’offrent la possibilité d’évoluer vers des postes de plus grande envergure. « Je n’ai pas de vision sur le timing mais je cible une évolution verticale dans mon domaine d’expertise », glisse l’un d’entre eux, qui exerce désormais au sein d’un groupe d’assurance. Marc Lafaille a quant à lui très bien vécu sa première véritable expérience de management chez Swiss Life AM, où il s’apprête à prendre de nouvelles responsabilités. « Bientôt, ma fonction sera étoffée et je devrais aussi élargir mon équipe », se réjouit le trentenaire. Chez CNP Assurances, Emmanuel Brutin indique avoir « récemment accueilli trois nouveaux collaborateurs qui viennent de la gestion d’actifs ». « De plus en plus de profils financiers postulent à des postes dans le secteur de l’assurance », note l’ancien banquier de Natixis.

Certains financiers veulent prendre du recul, ils se posent la question de leur utilité sociale

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