Dossier Sport et Finance

Voile, l’appel du large

le 19/07/2018 L'AGEFI Hebdo

La discipline séduit les groupes financiers, armateurs ou partenaires. Petite sortie en mer pour sonder leurs motivations.

Voile, l’appel du large
Crédit Y. Zedda

Gage de l’engouement des groupes financiers pour la voile, trois des six trimarans composant la classe Ultime, ces géants volant sur foils, au cœur de la flotte qui s’élancera le 4 novembre au départ de la Route du Rhum-Destination Guadeloupe, porteront les couleurs du secteur : Banque Populaire, Edmond de Rothschild et Macif.

Le sillage de ce soutien est souvent bien long. Banque Populaire fêtera en 2019 les trente ans d’un engagement « monosport mais dans toutes ses dimensions », depuis l’école de voile jusqu’aux tours du monde, note Thierry Bouvard, directeur sponsoring et mécénat du groupe BPCE. La banque est armateur et partenaire de la Fédération française de voile ou de l’équipe de France olympique, mais aussi mécène, notamment auprès de l’Association Eric Tabarly qui maintient la flamme des Pen Duick. Directrice de la communication de la Macif, Rosane Le Roux témoigne d’un engagement de quarante ans, « nous avons été le premier assureur à proposer des contrats spécifiques aux embarcations de plaisance. Nous formons également 2.200 personnes par an au sein de notre école Macif Centre de voile. » Sans oublier un partenariat avec la Société nationale de sauvetage en mer (SNSM). En ce qui concerne la course au large, l’assureur a initié en 2008 la filière Skipper Macif de détection et d’accompagnement en classe Figaro de jeunes talents, dont François Gabart, aujourd’hui skipper maison en classe Ultime. Sébastien Simon, lui, bénéficie jusqu’à fin 2018 de l’aide de la filière d’excellence de course au large soutenue par le Crédit Mutuel de Bretagne (CMB) aux côtés de la Région Bretagne. De quoi aussi permettre aux jeunes talents d’aller « plus loin et plus vite », selon Michel Ferrant, secrétaire général du CMB. Mais l’équipée du skipper est loin d’être achevée, son partenaire ayant annoncé, sous la bannière du groupe Arkéa cette fois, et aux côtés de Paprec, sa participation fin 2020 au prochain Vendée Globe, tour du monde en solitaire sur monocoque. Présidente du comité exécutif d’Edmond de Rothschild, Ariane de Rothschild est de son côté la gardienne avec son époux Benjamin de « la plus ancienne saga maritime familiale », initiée en 1876, dès l’origine « avec un objectif de records de vitesse ». « La voile et le Gitana Team font partie de notre ADN familial », plaide-t-elle. L’écurie de course, qui rassemble une vingtaine de personnes, est née en 2000 dans un souci de « professionnaliser notre organisation tant dans la préparation des bateaux que dans la gestion sportive des équipes. Rien n’est laissé au hasard. L’esprit d’équipe, le respect et la cohésion sont essentiels ! »

Saga familiale

L’odyssée reflète ainsi des valeurs fortes. Il s’agit d’« un sport extrême qui réclame beaucoup d’humilité, de travail et de patience », complète Ariane de Rothschild. Mieux, « Gitana s’inscrit pleinement dans l’écosystème du groupe Edmond de Rothschild et dans la stratégie que nous déployons. Cette équipe porte les valeurs que nous défendons quotidiennement et constitue un formidable ambassadeur. » La dirigeante voit dans ce parcours le reflet d’un « esprit pionnier [qui] a toujours guidé notre famille dans toutes ses activités, chaque génération imprimant son empreinte et sa singularité ». Pour Rosane Le Roux, l’aventure de la Macif dans la voile véhicule « des valeurs communes, de solidarité bien sûr, d’innovation, de dynamisme, ou de performance ». Pour Thierry Bouvard, « l’accompagnement des entrepreneurs fait partie de l’ADN de Banque Populaire ». L’armateur « est présent de bout en bout, sur le long terme, dès la conception d’un bateau. Il ne s’agit pas simplement de signer un chèque et d’apposer notre logo, nous sommes pleinement acteur de la réussite. » Cela ne va pas sans risques, un mât qui casse et c’est un rêve qui tombe à l’eau. Mais pour le cadre du groupe BPCE, « si on s’engage toujours pour gagner, gérer une écurie de course, c’est accepter les aléas, on accepte le risque, c’est aussi cela l’entrepreneuriat. On construit des projets, on peut tomber, mais on se relève. » Côté CMB, Michel Ferrant note une présence « sur les trois sports dominant en Bretagne, la voile, le cyclisme et le football. Nous sommes une banque territoriale de proximité, nous participons à un écosystème, ce que reflète notre slogan “partenaire de tout ce qui nous réunit”. » Ambition passant aussi par la musique auprès des Vieilles Charrues, et au sein des autres fédérations d’Arkéa, de l’Union Bordeaux-Bègles en rugby et (pour l’instant) de Clermont Foot.

Nulle obligation pourtant en voile de traverser les océans pour ressentir le grand frisson. La banque genevoise Mirabaud joue à domicile sur le lac Léman en tant que sponsor titre du Bol d’or, « la plus grande régate en eaux fermées du monde » qui « incarne à la fois l’endurance, l’esprit d’équipe et la ténacité ».

Tant d’efforts, pour quels bénéfices ? « Les retombées ne sont pas le moteur principal de notre engagement. Nous ne sommes pas dans un schéma de sponsoring classique avec un strict calcul de retour sur investissement », relève Ariane de Rothschild, pour qui « le projet est un vecteur de communication interne puissant et je dirais même que c’est un angle d’exemplarité pour tous les collaborateurs du groupe ». Thierry Bouvard met aussi en avant « une très forte mobilisation interne, les collaborateurs ont beaucoup de respect pour les skippers, Armel Le Cléac’h ou l’équipe olympique. Leur ténacité est un exemple dans l’entreprise. » « L’ensemble de nos délégués et collaborateurs sont très fiers d’être associés à des marins aux qualités sportives exceptionnelles et qui sont de belles personnes. Un engagement source de fierté a beaucoup de valeur », note Rosane Le Roux. Dans l’ombre des Ultimes sur le chemin du rhum, Emmanuel Le Roch s’apprête lui à réaliser « un rêve d’enfant » en Class40 (monocoque de 40 pieds), sous les couleurs d’Edenred, qui s’initie à cette occasion au sponsoring sportif. Selon son PDG Bertrand Dumazy, le skipper « pourra compter sur le soutien enthousiaste de nos 8.000 collaborateurs ».

La Macif et Banque Populaire se félicitent d’une notoriété accrue par les retombées médias : 40.000 depuis 2011 pour l’assureur, soit 60 % de sa visibilité, quand Thierry Bouvard avance qu’« à l’occasion du dernier Vendée Globe, nous avons estimé à 56 millions d’euros les retombées médias en équivalent achat d’espace. 50 % pendant la course, 25 % le mois précédant le départ et autant le mois suivant l’arrivée. »

En pédalant

Toute passion n’en a pas moins un coût. Le budget annuel de l’armateur Macif pour la course au large est voisin de 5 millions d’euros, quand celui de Banque Populaire pour la voile en général varie de 5 à 6 millions. Pour Thierry Bouvard, ce sport conserve un « rapport qualité-prix intéressant sur le plan financier à partir du moment où l’on est parmi les meilleurs ». La mise à l’eau du dernier-né de la flotte Edmond de Rothschild, Gitana 17, a selon son armatrice, « demandé plus de 170.000 heures de travail et a rassemblé près de 200 personnes », pour un coût de construction de 12 millions d’euros. Sans être armateur, Arkéa, qui ne révèle pas le coût de ses partenariats, se veut « autant partenaire que sponsor, accompagnateur sur des périodes longues, dans les bons comme les mauvais moments ».

Il peut arriver pourtant que le lien rompe. En octobre 2017, Groupama a pleuré « la fin d’une aventure commune exceptionnelle » vieille de vingt ans avec son ambassadeur Franck Cammas. Qui souhaitait poursuivre la quête d’une Coupe de l’America dont l’assureur estimait le « cadre sportif et géographique » devenu « trop éloigné de (nos) bases naturelles mutualistes européennes et françaises ». Un mois plus tard, Groupama annonçait son entrée dans le peloton cycliste aux côtés de FDJ. Rien de neuf quand on se rappelle que Franck Cammas avait emporté le Rhum en 2010, comme les Néo-Zélandais l’America en 2017… en pédalant.  

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