Big data

Objets connectés, le paradoxe de l’abondance

le 03/11/2016 L'AGEFI Hebdo

L'industrie financière doit encore faire fructifier cette masse de données dans un écosystème régulé.

Objets connectés, le paradoxe  de l’abondance
(Fotolia)

Ils sont partout, savent tout et sont intelligents : ce sont les objets connectés. Sans ces capteurs, pas de données massives (big data). Avec l’IoT (Internet of Things), l’industrie financière peut franchir une nouvelle étape. « La première est simple et directe : l’archivage des documents pertinents pour le client (images de chèques, relevés de comptes, etc.), explique Brad King, chief architect chez Scality, société française de solutions logicielles de stockage. La seconde, plus subtile, basée sur l’approche 'big data', consiste à utiliser les données historiques retenues pour étudier les comportements. Cela donne lieu à la détection des fraudes, l’amélioration des services existants ou la création de nouveaux. » Aujourd’hui, en France, « les objets connectés ont principalement trouvé un usage dans l’assurance et le paiement », constate Cédric Langlois, senior manager retail banking d’Investance Partners.

Axa et Allianz ont, les premiers, proposé le « Pay how you drive ». « Du boîtier qui collecte le kilométrage pour une tarification à l’usage, on est passé à davantage de connexions pour le comportement au volant, explique Nathalie Mostowski, directeur associé d’Oresys. L’assureur applique une grille classique puis établit un 'scoring' selon ses observations. Le client bénéficie d’un bonus sous forme de réduction de prime ou de cadeau en cas de bon comportement. Les offres actuelles sont destinées à conquérir de nouveaux clients. » Une nécessité. Lors de la 8e conférence internationale de la Fédération française de l’assurance (FFA), Pascal Demurger, directeur général de la Maif, a rappelé que la technologie se conjugue avec l’économie du partage. Le tout concourt « structurellement, à une diminution de la masse assurable, confirme une étude menée par le BCG et Morgan Stanley. Jusqu’à 10 % du marché actuel en France » d’ici à 2030.

Les objets connectés apportent « des opportunités inégalées, pour les assureurs qui sauront s’en saisir, au travers d’une meilleure compréhension des parcours et besoins clients », soutient Anne-Sophie Lendrevie, directeur strategy & operations chez KPMG. D’ici à 2020, il y en aura 30 par foyer (source GfK). Axa s’est positionné avec une solution de télésurveillance pour la détection des risques d’intrusion, d’incendie et de monoxyde de carbone, suivi par Groupama et Macif (Box Habitat et Macif Protect). Enfin, l’offre Maison connectée de la Matmut permet d’améliorer le confort du logement avec des objets pilotables à distance dont une caméra associée à un détecteur d’intrusion. La Matmut fournit aussi un boîtier aux victimes de dégâts des eaux, qui mesure l’humidité et avertit du bon moment pour la remise en état. Après réalisation des travaux, l’objet connecté au smartphone est offert au sociétaire comme station météo, thermomètre et hygromètre. En attendant d’autres applications ? «  Nous assistons à l’étape intermédiaire entre la R&D et le prototype », estime David Robson, managing director d’Investance Partners. Potentiellement, l’assureur peut utiliser tout ou partie des données auxquelles il accède, ou qui lui sont transmises, et peut les traiter pour offrir des services, mais aussi développer les ventes croisées (lire l'entretien).

Confidentialité

« Dans la santé, on perçoit aussi des objets connectés pour la prévention. Mais il y a un frein : la confidentialité, précise Nathalie Mostowski. Et sur le sujet ultime de la tarification, cela pose problème en matière de réglementation. » Pourtant, l’utilisation de l’IoT en santé a quasiment triplé depuis 2015, selon Deloitte. Et « 10 % des Français considèrent les Gafa (Google, Apple, Facebook, Amazon, NDLR) comme légitimes sur le terrain de la prévention, indique Jean-François Poletti, associé conseil assurances de personnes et protection sociale chez Deloitte. Les assureurs jouent un rôle important dans ce domaine avec 26 % des Français qui les considèrent comme légitimes ». Avec le big data, « c’est la première fois que l’on a autant de données sur les individus, confesse Virginie Fauvel, membre du comité exécutif d’Allianz France en charge du digital. Il faut mettre en garde les citoyens contre les acteurs non régulés. » En écho, Laurent Solly, directeur général France de Facebook, a démontré à la FFA que les partenariats feraient « l’assurance de demain » : « Le smartphone est le premier cas d’adoption massive. En 2018, 4 milliards d’humains seront équipés. Parmi eux, 90 % d’utilisateurs de plates-formes de messageries. Passer par celles-ci peut faire baisser le coût d’acquisition d’un client de 45 % : on touche au cœur du 'business model' et de la rentabilité des entreprises. Ensuite, la stratégie converge : fidélisation, ventes croisées, etc. Tout va se jouer sous trois à cinq ans. » A défaut de vaincre les Gafa, « l’adoption de logiques partenariales constituera une stratégie gagnante pour faire fructifier l’or noir des données », tranche Xerfi.

Ecosystèmes

Banquiers et assureurs approchent aussi les fintech qui prennent place dans la gestion d’actifs, l’agrégation de comptes, le partage de franchises en assurance, les prêts entre particuliers. La Poste a initié un programme « French IoT » pour constituer un « écosystème » : BNP Paribas Real Estate ou Malakoff Médéric sponsorisent des start-up développant des objets connectés dans leurs univers. Pour autant, La Poste met aussi l’accent sur la sécurité et la confidentialité des données avec sa « charte Data ». Le Crédit Agricole prévoit de mettre en place la sienne au 1er janvier 2017. « L’utilisation des données, dans un cadre défini, n’est légitime que si elle sert l’intérêt de nos clients. Nous souhaitons nous inscrire comme leur vrai partenaire et maintenir le capital confiance élevé du groupe », résume Bertrand Corbeau, directeur général adjoint de Crédit Agricole SA.

Pour l’heure, les banques françaises mettent l’accent sur les données anonymes. Avec des objectifs variés. « Les entreprises de 'leasing' vont intégrer dans leurs flottes d’automobiles, de copieurs, etc., des capteurs permettant d’identifier l’usage qui en est fait pour optimiser la valeur résiduelle, adapter la tarification et anticiper les besoins de renouvellement… », cite Cédric Langlois. « L’usage de la carte pour les paiements et les retraits est une source d’informations stratégiques, explique quant à lui Laurent Goutard, directeur de la banque de détail de la Société Générale en France. Associé au géomarketing, le traitement des données anonymisées nous permet de définir l’emplacement le plus approprié pour installer une agence. Aujourd’hui, il est préférable d’être situé à proximité des lieux de consommation d’un client que de son lieu d’habitation. »

Les usages commerciaux sont multiples. « Grâce à l’analyse des 'data', les professionnels sont désormais en mesure d’adapter les relances ou encore de personnaliser les bannières sur les sites pour augmenter les taux de transformation et de multi-équipement », confirme l’institut Xerfi. Ces données proviennent surtout des paiements. « La carte sans contact est aussi un objet connecté, souligne David Robson. Là, la limitation des usages est liée aux plafonds de dépenses par transaction et par semaine. Celle de l’utilisation de données personnelles reste liée au respect de la réglementation. » En France, « il existe un cadre juridique qui préserve la vie privée, a rappelé Jean-Yves Forel, directeur transformation & excellence opérationnelle de BPCE, au Forum CB. L’individu doit donner son consentement pour un usage de ses données personnelles ».

Les clients ont tout à gagner d'un usage intelligent des big data. Les commerçants aussi. C’est pour cela que Wa ! et Fivory, deux portefeuilles soutenus par BNP Paribas et Carrefour pour l’un, Crédit Mutuel, Auchan, Oney, Total et Mastercard pour l’autre, vont fusionner début 2017 en une seule application de paiement mobile multiservices : celle-ci permettra de régler ses achats en magasin comme sur internet, fournira des avantages personnalisés (fidélité, offres, coupons, etc.) et d’autres services (transfert d’argent entre personnes, paiement de facture, etc.). Dès lors que l’usage des données sera réglementé et que les objets connectés seront sécurisés, pour éviter une paralysie des systèmes telle que celle du 21 octobre dernier aux Etats-Unis, l’individu n’aura plus de raison de s’en priver

44.000 milliards de giga en 2020 générés par l’IoT, soit 10 fois plus qu’en 2013

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